Le renard racontant à Ésope les animaux, décor d'un vase attique à figures rouges (Ve siècle av. J.-C.). Musée étrusque du Vatican.
Le renard racontant à Ésope les animaux, décor d'un vase attique à figures rouges (Ve siècle av. J.-C.). Musée étrusque du Vatican. ©Getty - DeAgostini
Le renard racontant à Ésope les animaux, décor d'un vase attique à figures rouges (Ve siècle av. J.-C.). Musée étrusque du Vatican. ©Getty - DeAgostini
Le renard racontant à Ésope les animaux, décor d'un vase attique à figures rouges (Ve siècle av. J.-C.). Musée étrusque du Vatican. ©Getty - DeAgostini
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Haut représentant de la fable dans la Grèce antique, Ésope mène une vie surprenante et acquiert le rang de légende. Les fables dites ésopiennes traversent les siècles, éduquent les grands princes et inspirent Jean de la Fontaine.

Avec
  • Antoine Biscéré Docteur en littérature française et professeur agrégé de Lettres modernes à l’université Côte d’Azur
  • Ariane Guieu-Coppolani Maîtresse de conférences en histoire ancienne à Sorbonne Université

Jean de La Fontaine est un monument national et ses fables sont des lieux de mémoire. Nous les connaissons pour les avoir apprises par cœur, à l’école. Qui a inspiré Jean de La Fontaine ? A-t-il tout volé à l'antique Ésope ? Quelle est la longue filiation de ces fables, dont nous avons l’histoire en héritage ? Ésope – qu'il était laid, qu'il était vilain ! – est-il le père de la fable ?

« Je chante les héros dont Ésope est le père », profère Jean de La Fontaine en ouverture de son recueil de fables, dans son adresse à Monseigneur le Dauphin. La référence au poète antique est donc primordiale pour le fabuliste du XVIIe siècle ; il s’agit là d’une attitude typique de la période dite classique : « En reprenant ce qui ressemble fort à l'invocation à la muse des épopées antiques, La Fontaine parodie l'ouverture de l'Énéide, par exemple, analyse Antoine Biscéré. Ici, La Fontaine reprend la formule pour, d'une certaine façon, proclamer son allégeance à Ésope. » Mais à bien y regarder, la filiation de La Fontaine à Ésope est-elle si évidente ? De La Fontaine à Ésope et vice-versa, retour sur l’invention et la réinvention du genre littéraire de la fable.

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« La capacité de raisonnement fait l'intérêt de la fable. Elle ouvre sur une polysémie et une richesse qui nous séduit encore. » Ariane Guieu-Coppolani

L'histoire de la fable est un long cheminement qui remonte à la Mésopotamie antique du deuxième millénaire avant notre ère. Ariane Guieu-Coppolani, maîtresse de conférences en histoire ancienne à Sorbonne Université, explique que la fable est d'abord, dans le monde grec, « un petit récit fictif et lointain, qui permet une analogie avec la situation présente et peut s'utiliser dans le discours, souvent pour convaincre. » Cette idée d'ainos disparaît à l'époque classique où la fable n'est plus considérée comme un genre mais comme un logos, un muthos (un discours, un récit).

L'interprétation du discours des fables antiques peut être complexe et recouvrir plusieurs sens. La fable attire également parce qu'elle est complètement absurde. Le recours à des animaux comme personnages en est un exemple. « On sait très bien, en Mésopotamie, que les animaux ne parlent pas, souligne Ariane Guieu-Coppolani. On utilise des animaux qui agissent comme des animaux - c'est le loup qui mange l'agneau - mais, en même temps, ils vont avoir des préoccupations morales et humaines ou encore résoudre des conflits. »

« À partir du Ve siècle avant J.-C., l'habitude se prend d'attribuer à Ésope tout récit ressemblant à une fable, y compris ceux antérieurs à l'existence présumée du fabuliste. » Antoine Biscéré

Si Ésope a bien existé, le fabuliste est vite devenu lui-même un personnage de fables, une fiction dans laquelle il est difficile de démêler le mythe de la réalité historique. Il est à peu près certain, de surcroît, que ce que nous considérons comme les recueils de fables d’Ésope aient en réalité été écrits par plusieurs auteurs : « Il n'y a pas un recueil de fables d'Ésope, précise Antoine Biscéré, mais un ensemble hétéroclite et hétérogène de textes qui ont été rédigés à des époques variées et qui ont été réunis peu à peu. » 

Du reste, la redécouverte de ces textes à la Renaissance n’est pas allée sans questionnement ou réinvention. Même si la fable a été cultivée tout au long du Moyen Âge sous des formes beaucoup plus élaborées et raffinées, Antoine Biscéré note que la redécouverte de la version grecque des fables a eu tendance à écraser la tradition médio-latine pour devenir le nouveau modèle à suivre : « Comme si le prestige de la langue grecque rejaillit sur la fable elle-même et que les fables rédigées en grec devaient avoir valeur de modèle parce qu'elles étaient écrites en grec. »

En savoir plus : Ésope, toute une fable
58 min

Antoine Biscéré est docteur en littérature française et professeur agrégé de Lettres modernes à l’université Côte d’Azur à Nice. En 2018, il a soutenu sous la direction de Patrick Dandrey une thèse intitulée Jean de La Fontaine et la fable ésopique. Genèse et généalogie d’une filiation ambiguë dont la publication est prévue aux éditions Honoré Champion. Auteur de plusieurs articles consacrés à la tradition ésopique de l’époque moderne, il a produit, avec Julien Bardot, une édition critique de la Vie et des fables d’Ésope (Gallimard, 2019, collection « Folio Classique »). Secrétaire général de la Société des Amis de Jean de La Fontaine, rédacteur adjoint de sa revue annuelle, Le Fablier, il coordonne depuis sa fondation en 2012 l’équipe scientifique du projet Fabula numerica, projet d’humanités numériques dirigé par Patrick Dandrey et co-coordonné depuis 2016 par Tiphaine Rolland.

Ariane Guieu-Coppolani est maîtresse de conférences en histoire ancienne à Sorbonne Université depuis 2012. Elle a soutenu sa thèse en 2009 sur L’évocation du passé dans l’Iliade sous la direction conjointe du professeur René Hodot (Nancy 2) et du professeur Pierre Carlier (Paris Ouest-Nanterre). Agrégée de lettres classiques et d’histoire grecque, elle travaille à la fois sur l’histoire et la littérature classiques.

Références sonores

  • Archive sur Ésope cet inconnu par Léon Guillot de Saix et Jean-Paul Coquelin dans Heure de culture française - RDF, 3 mars 1961
  • Archive de la Vie d'Ésope avec Michel Bouquet et Jacques Balutin - ORTF, 19 juin 1965
  • Archive de La Mouche et la Mule de Phèdre, lecture par Georges Chamarat en 1968
  • Lecture de « L’orateur Démade », Fable d'Ésope lue par Vanda Benes
  • Archive sur le cabaret philosophie mission Socrate dans Heure de culture française - RDF, 31 décembre 1951
  • Extrait d'une adaptation du roman picaresque Lazarillo dans Le théâtre de la jeunesse - 22 décembre 1960
  • Lecture de « À monseigneur le Dauphin », Fables de Jean de La Fontaine par Vanda Benes

L'équipe

Xavier Mauduit
Xavier Mauduit
Xavier Mauduit
Production
Anne-Toscane Viudes
Collaboration
Jeanne Delecroix
Collaboration
Laurence Millet
Réalisation
Marion Dupont
Collaboration
Maïwenn Guiziou
Production déléguée
Anna Grumbach
Collaboration