Deux enfants reçoivent du chewing-gum d'un parachutiste américain à Saint-Marcouf en Normandie, le 8 juin 1944.
Deux enfants reçoivent du chewing-gum d'un parachutiste américain à Saint-Marcouf en Normandie, le 8 juin 1944. ©Getty - Werner/US Army Signal Corps/PhotoQuest
Deux enfants reçoivent du chewing-gum d'un parachutiste américain à Saint-Marcouf en Normandie, le 8 juin 1944. ©Getty - Werner/US Army Signal Corps/PhotoQuest
Deux enfants reçoivent du chewing-gum d'un parachutiste américain à Saint-Marcouf en Normandie, le 8 juin 1944. ©Getty - Werner/US Army Signal Corps/PhotoQuest
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À partir des années 1980, la question de l’enfance s’impose comme un objet d’étude dans l’histoire de la Shoah. Cet intérêt s’étend bientôt à tous les enfants et pas seulement aux premières victimes des persécutions : qu’est ce qu’un quotidien d’enfant dans la Seconde Guerre mondiale ?

Avec
  • Isabelle von Bueltzingsloewen Historienne, professeure à l’Université Lumière Lyon 2
  • Laura Hobson Faure Historienne, professeure à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Parfois, l’historien, l’historienne, produit de l’ego-histoire ; parfois les gens de la radio en font tout autant. Le 3 septembre 1939, quand la France et le Royaume-Uni déclarent la guerre à l’Allemagne après l’invasion de la Pologne, ma maman a moins d’un mois. Dans la tradition familiale, pour cette famille ouvrière de la banlieue parisienne, s’il est question d’exode vers la campagne, c’est celui de 1940. Le 18 juin 1944, quand les Alliés débarquent en Normandie, mon papa a six mois. Pour lui et pour ses parents (mes grand-parents), couturière et ouvrier agricole, l’exode est celui de l’été 1944. Deux récits de guerre donc, chacun portés par des souvenirs, souvent reconstruits, avec des séparations, avec des ponts détruits, avec des ruines… des récits de guerre par les enfants !

Les voix et écrits d'enfants : des sources fiables ?

Comment raconter l’enfance prise dans la Seconde Guerre mondiale ? La question suscite bien des débats méthodologiques et historiographiques depuis une quarantaine d’années. Faut-il douter de la subjectivité des récits d’enfants, ou au contraire la considérer comme une donnée à part entière ? Comment faire des enfants, qu'ils aient été ou non des victimes de premier plan des persécutions et des horreurs de la guerre, des sujets à part entière de l'histoire de la guerre, eux qui en ont si longtemps été écartés ? Comment raconter une histoire à hauteur d’enfants, en s’émancipant du point de vue des adultes ?

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Décrire la guerre à travers les yeux de l’enfance implique de prendre au sérieux les récits, journaux intimes et dessins des enfants eux-mêmes. Ce choix permet aussi de faire des enfants des sujets historiques au sens plein du terme, capables d’agir et d’observer, et plus seulement des individus muets que l’histoire et les adultes transporteraient à travers les soubresauts de la guerre. Laura Hobson Faure, spécialiste de l'histoire des mondes juifs, évoque les sources provenant des enfants : "l'enfant parle, il répond à son environnement, mais nous ne trouvons pas les traces de la parole de tous les enfants, pour des raisons sociologiques. Certains enfants ont survécu à la guerre, d'autres non. J'ai trouvé de nombreux journaux intimes d'enfants aux États-Unis, beaucoup moins en Europe. J'ai seulement récupéré six journaux intimes d'enfants juifs arrivant d'Allemagne, rédigés durant la guerre. Le regard intime de l'enfance se manifeste également par le biais des sources orales, des témoignages."

L'enfance marquée par la séparation

La séparation – qu’elle soit définitive ou temporaire – est le fil rouge qui relie les expériences, très différentes, des enfants soldats, cachés, déplacés, réfugiés, détenus, orphelins ou déportés. Même s’ils sont souvent victimes de séparations brutales, les enfants dans la Seconde Guerre mondiale ne sont jamais tout à fait seuls. Ils sont la plupart du temps pris en charge par des organisations religieuses, politiques ou humanitaires – qui deviennent des actrices à part entière de cette histoire. Le récit des traumatismes et des expériences en partage permet d’établir des ponts entre ces enfances plurielles. D'après Isabelle von Bueltzingsloewen, professeure d'histoire contemporaine, divers traumatismes se manifestent chez l'enfant durant la guerre : "le déplacement de la famille peut être vécu difficilement mais la séparation est généralement beaucoup plus traumatique que lorsque la famille bouge dans sa complétude. La séparation avec les parents et la fratrie est traumatisante. Puis il y a parfois des retrouvailles avec les parents, souvent différentes des retrouvailles que les enfants s'étaient imaginées, c'est alors un nouveau traumatisme pour eux."

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À une autre échelle, le choix de la microhistoire permet, en embrassant le point de vue d’un enfant à travers des journaux intimes, des témoignages, des récits, de mieux comprendre l’expérience enfantine de la guerre. À travers l’expérience particulière d’un enfant, c’est le vécu de milliers d’autres qui s’esquissent, de l’enfant juif allemand réfugié en France au petit citadin envoyé par ses parents à la campagne pour le protéger. Comment étendre l'étude de l'enfance en guerre à tous les enfants ? Pourquoi les expériences enfantines de la Seconde Guerre mondiale semblent-elles être toutes liées par le thème de la séparation ?

Pour en parler

Laura Hobson Faure est professeure d’histoire contemporaine à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, où elle occupe la chaire d’histoire des mondes juifs.
Elle a notamment publié :

  • Enfants "sans famille" dans les guerres du XXe siècle (sous la direction d'Antoine Rivière et Manon Pignot, CNRS Éditions, à paraître le 16 février 2023)
  • Un "Plan Marshall juif" : la présence juive américaine en France après la Shoah, 1944-1954 (Armand Colin, 2013, réédition Éditions le Manuscrit, 2018)
  • L’Œuvre de Secours aux Enfants et les populations juives au XXe siècle. Prévenir et guérir dans un siècle de violences (codirigé avec Katy Hazan, Catherine Nicault et Mathias Gardet, Armand Colin, 2014)

Isabelle von Bueltzingsloewen est professeure d'histoire contemporaine à l’Université Lumière Lyon 2 et spécialiste d'histoire de la santé publique et de la médicalisation du XVIIIe au XXe siècle.
Elle a notamment publié :

Pour aller plus loin

Laura Hobson Faure et Isabelle von Bueltzingsloewen ont contribué au dossier Séparés. Des enfants dans la guerre, 1920-1950 de la Revue d’histoire de l’enfance "irrégulière" n° 24, éditions Anamosa, 2022, sous la direction de Laura Hobson Faure, Manon Pignot et Antoine Rivière.

Références sonores

  • Archive de l'allocution de Jean Giraudoux sur la rentrée des classes de 1939, RTF, 1939
  • Lecture par Sam Baquiast du journal intime de Heinz Lonnerstadter de 1939
  • Extrait du film Jeux interdits de René Clément, 1952
  • Archive des Actualités françaises sur les bombardements à Lyon, 1944
  • Extrait de la série Un village français de Frédéric Krivine, 2009
  • Témoignage de Georges Wellers au procès d'Eichmann, 1961

Générique de l'émission : Origami de Rone