Des couples dansant dans un café en plein air à Paris dans les années 1950
Des couples dansant dans un café en plein air à Paris dans les années 1950 ©Getty - Three Lions
Des couples dansant dans un café en plein air à Paris dans les années 1950 ©Getty - Three Lions
Des couples dansant dans un café en plein air à Paris dans les années 1950 ©Getty - Three Lions
Publicité

Croissance économique, paix et idées nouvelles améliorent la qualité de vie des Français dès les années 1962. La recherche de l'épanouissement, la société des loisirs et l'essor d'une culture jeune érigent le bonheur comme un droit, voire une norme. Quelle place reste-t-il pour l'utopie ?

Avec
  • Thomas Bouchet Professeur associé en histoire de la pensée politique à l'université de Lausanne
  • Rémy Pawin Agrégé et docteur en histoire contemporaine, professeur d’histoire-géographie au lycée Louise Michel à Bobigny et chercheur associé au laboratoire BONHEURS (INSPE Cergy-Pontoise)

En 2003, le chanteur Cali se demandait "C'est quand le bonheur ?", avec un forte attention accordée à la chronologie. En 2016, un autre chanteur, Christophe Maé, s’interrogeait : "Il est où le bonheur ?", sans doute avec une approche sociologique ou géographique. Jane Birkin, elle, en 1983 dans l'album Baby Alone in Babylone, voulait "Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve". Serge Gainsbourg, auteur de la chanson, s’inspirait d’une phrase du peintre Francis Picabia dans Jésus-Christ Rastaquouère, en 1920 : "Je fuis le bonheur pour qu'il ne se sauve pas". Quant à nous, ne nous sauvons pas car voici l’histoire du bonheur !

Le bonheur, un but d'abord dévalorisé

La France de 1945 n’est pas une France heureuse. Le rationnement est de mise jusqu’en 1949, nombreux sont ceux qui ont perdu un proche et par endroits, le pays porte longtemps les stigmates de la guerre. Ce sont des années de survie plutôt qu’une période de liesse et de soulagement qui inaugurerait de mythiques "Trente Glorieuses". D’ailleurs, le bonheur n’est pas une valeur primordiale au temps de la Quatrième République. Perçu comme un sentiment égoïste, on lui préfère la réussite sociale et professionnelle, la rectitude morale, le patriotisme, le courage.

Publicité

L'historien Rémy Pawin explique que la morale et l'éthique sont essentiellement productivistes au sortir de la Seconde Guerre mondiale. "L'aspiration au bonheur est vain pour les gaullistes et les élites conservatrices françaises qui lui préfèrent la recherche de la gloire ou de la puissance retrouvée de la France. Les communistes, eux, considèrent le bonheur comme une morale petite bourgeoise et s'appuient plutôt sur le malheur des temps présents pour susciter l'engagement et mobiliser la population."

1962-1975 : les "Treize heureuses"

Au début des années 1960, un changement durable s'amorce. Les effets de la croissance économique ont un impact direct sur la qualité de vie des Français. "1962, c'est la fin de la guerre en Algérie, on est entré depuis peu dans une nouvelle république et les investissements des années 1950 profitent aux populations", note Rémy Pawin. Les idéaux de plaisir individuel, de liberté, d’émancipation et de jouissance prennent le pas sur les valeurs de la génération précédente. L'historien désigne la période de "Treize heureuses", qui débute pour lui en 1962, avec la convergence des différentes franges de la population autour de nouvelles sources de bonheur : "les populations qui étaient exclues du consumérisme voient leur quotidien changer et, en même temps, les populations très aisées qui jouissent depuis longtemps des biens de consommation voient s’offrir à elles des perspectives politiques d'engagement et de contreculture."

Une période de bonheur inédite s’ouvre, marquée par les idées de mai 1968, par une culture populaire qui adoube le droit au bonheur et par une société de consommation florissante. Le bonheur devient un droit, parfois même un devoir et une injonction. Comment mesurer le bonheur ? Existe-t-il un profil typique de l’individu heureux ? Les "Trente Glorieuses" portent-elles bien leur nom ?

28 min

Bonheur et utopie

Lorsqu’il s’agit d’histoire du bonheur, quelle place accorder aux utopies ? Ce néologisme forgé par Thomas More au début du XVIe siècle recouvre bien des ambiguïtés. Tantôt rêveries tantôt outils de subversion politique, les utopies sont avant tout un miroir tendu aux sociétés qui les inventent : elles leur renvoient leurs craintes, leurs rêves, leur mesure du bonheur idéal.

Pour Thomas Bouchet, professeur en histoire de la pensée politique, "l'utopie circule, comme l'écrivait Walter Benjamin, dans le souterrain des choses. L'utopie, c'est souvent la pratique ou la pensée des vaincus, parce que la pensée utopique est subversive, qu'elle remet en cause très profondément l'ordre des choses et qu'elle propose une remise en mouvement, l’abandon d'un fatalisme qui serait une manière de dire que chacun, chacune est à sa place et qu’il ne convient pas d’en sortir."

52 min

Intervenants

Rémy Pawin est agrégé et docteur en histoire contemporaine, professeur d’histoire-géographie au lycée Louise Michel à Bobigny et chercheur associé au laboratoire BONHEURS (INSPE Cergy-Pontoise). Il a publié Histoire du bonheur en France depuis 1945 (Robert Laffont, 2013).

Thomas Bouchet est professeur associé en histoire de la pensée politique à l'université de Lausanne. Il est l'auteur de :

Sons diffusés dans l'émission

  • Archive : reportage "Visite à l'IFOP" - RTF, 23 mars 1956
  • Extrait : Chronique d'un été de Jean Rouch et Edgar Morin, 1961
  • Archive : Paul Fort récite son poème "Le Bonheur"
  • Archive : reportage "De l'utopie à la prospective" dans l'émission La France dans vingt ans - RTF, 24 mai 1965
  • Archive : Agnès Varda parle de son film Le Bonheur, 1965
  • Musique : "P'tit bonheur" par Félix Leclerc
  • Archive : le ministère de la qualité de vie - RTF, 1974
  • Archive : Jean Fourastier interrogé sur les "Trente glorieuses" - Radio France Internationale, 24 avril 1979

L'équipe

Xavier Mauduit
Xavier Mauduit
Xavier Mauduit
Production
Anne-Toscane Viudes
Collaboration
Jeanne Delecroix
Collaboration
Marion Dupont
Collaboration
Sophie-Catherine Gallet
Production déléguée
Alexandre Manzanares
Réalisation
Maïwenn Guiziou
Production déléguée
Anna Grumbach
Collaboration