Le Grand Qing face à la Russie des tsars, le choc des empires : épisode 2/4 du podcast Histoire de la Chine et ses voisins

L'empereur Kangxi visite son empire.
L'empereur Kangxi visite son empire. ©Getty - Pictures From History / Universal Images Group
L'empereur Kangxi visite son empire. ©Getty - Pictures From History / Universal Images Group
L'empereur Kangxi visite son empire. ©Getty - Pictures From History / Universal Images Group
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En 1689, les empires russes et chinois signent pour la première fois un traité qui définit clairement leur ligne de démarcation. Quels enjeux entourent la création de relations diplomatiques entre ces deux puissances ? Comment réagissent les populations autochtones installées dans ces régions ?

Avec
  • Marie-Dominique Even Chargée de recherche au CNRS, membre du laboratoire Groupe Religion, Société, Laïcité (GRSL) de l’École pratique des hautes études
  • Thierry Sarmant Conservateur général aux Archives nationales

En 1764, l’abbé de Mably, un peu philosophe et un peu publiciste, fait paraître Le Droit public de l’Europe fondé sur les traités conclus jusqu’en l'année 1740. Nous y apprenons que, "après la paix de 1689, entre la Russie & la Chine, il était naturel que les deux Nations convinrent d’un lieu neutre, où les marchandises seraient portées. Les Sibériens ainsi que tous les autres peuples, avaient plus besoin des Chinois, que les Chinois n’en avaient d’eux, ainsi on demanda la permission à l’Empereur de la Chine d’envoyer des Caravanes à Pékin." L’auteur précise que "le voyage, le séjour & le retour de ces caravanes se faisaient en trois années." Le chemin est long de Moscou à Pékin. Dès lors, les ambassades prennent du temps et les négociations tout autant.

La rencontre de deux puissances en expansion

En 1689 à Nertchinsk, la Chine Qing signe le premier traité établi sur un pied d’égalité avec une puissance étrangère. Une stèle inscrite en cinq langues installée au confluent des fleuves Argoun et Amour en précise les termes et définit clairement pour la première fois la frontière entre l’Empire chinois et la Russie.

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"Auparavant, [la Chine et la Russie] cherchaient à mettre la main sur des populations nomades, à leur imposer le tribut. L'empereur mandchou Kangxi veut être à la fois empereur des Chinois et des Mandchous, et grand khan des Mongols, tandis que du côté russe, il y a une ambition commerciale. Ce sont deux expansions qui se rencontrent en 1689", précise Thierry Sarmant. "Des deux côtés, il y a l'intérêt pour les fourrures, qui est le pétrole de la Sibérie. Chacun veut prélever le tribut en fourrures sur les populations sibériennes."

Les enjeux d’une telle opération diplomatique sont multiples : pour les Chinois mandchous, il s’agit principalement de s’assurer une libre conquête de la Dzoungarie ; pour les Russes, d’établir des passages commerciaux entre les deux empires et d’obtenir le contrôle de la Sibérie.

Ce traité ratifié à une époque où les ambassades fixes n’existent pas et la connaissance des pays voisins reste très limitée, inaugure plusieurs siècles de relations diplomatiques entre les deux puissances. Quelle attitude la Chine adopte-t-elle aux XVIIe et XVIIIe siècles vis-à-vis de son voisin russe, détenteur du plus grand territoire mondial mais en grande infériorité démographique ?

Les populations prises en étau

Les différents changements de frontière entre la Mongolie actuelle, la Russie et la Chine sur ces deux siècles créent une zone de flou et favorisent l’émergence d’identités culturelles hybrides, ni tout à fait chinoises, ni tout à fait russes. Les Evenks, peuple nomade originaire de cette région, sont représentatifs de ce phénomène.

"Les Evenks, qu'ils soient du côté chinois ou russe, partagent une identité commune par leur langue et leur style de vie. Encore aujourd'hui, quand les Evenks de Russie et de Chine se rencontrent, ils ont la volonté de dire qu'ils sont un même groupe, même s'ils sont séparés par une frontière géopolitique", explique l'anthropologue Aurore Dumont.

Quelles évolutions politiques subissent-ils au gré des changements de régimes russes et chinois et à mesure des renforcements des contrôles à la frontière entre les deux pays ? Comment s’adaptent-ils à ces changements ? Partons à la rencontre de ces peuples d’éleveurs de rennes pour en apprendre plus sur l’évolution des rapports frontaliers entre Chine et Russie et leur négociation d’une identité hybride.

Nos invité·e·s

Thierry Sarmant est conservateur général aux Archives nationales. Il est notamment l’auteur de Pierre le Grand (Perrin, 2020) et de 1715. La France et le Monde (Tempus, 2017).

Marie-Dominique Even est chargée de recherche au CNRS, coordinatrice du programme "Religions et Sociétés en Asie" avec la sinologue Caroline Gyss.

Aurore Dumont est anthropologue au sein du "Groupe Sociétés, religions et laïcités" au CNRS. Elle mène des recherches sur les populations toungouses et mongoles de Chine.

Sons diffusés dans l'émission

  • Archive sur Pierre le Grand évoqué dans le dessin animé Il était une fois l'homme
  • Lecture par Marion Malenfant du traité de Nertchinsk de 1689
  • Extrait du film La 36e chambre de Shaolin de Liu Chia-Liang, sorti en 1978
  • Extrait du film La Légende du dragon d'Oleg Stepchenko, sorti en 2019
  • Lecture par Marion Malenfant d'un extrait de l'étude de l'anthropologue russe Sergei Michailovich Shirokoforoff sur les populations toungouses
  • Berceuse evenke d'après les chants rituels des populations nomades de la taïga
  • Extrait du film Le Dernier Empereur de Bernardo Bertolucci, sorti en 1987

L'équipe