Carte postale qui représente une caricature de Mr le marquis Victor Henri de Rochefort Luçais, de Orens.
Carte postale qui représente une caricature de Mr le marquis Victor Henri de Rochefort Luçais, de Orens. - ©Ville de Paris/BHVP
Carte postale qui représente une caricature de Mr le marquis Victor Henri de Rochefort Luçais, de Orens. - ©Ville de Paris/BHVP
Carte postale qui représente une caricature de Mr le marquis Victor Henri de Rochefort Luçais, de Orens. - ©Ville de Paris/BHVP
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La Poire de Philipon, La Lanterne d’Henri Rochefort, Les Grimaces d’Octave Mirbeau… Le XIXe siècle est l’âge d’or de la presse satirique. Grâce à la loi libérale de 1881, pamphlétaires et caricaturistes peuvent s’en donner à cœur joie, mais leur liberté d’expression est-elle si absolue ?

Avec
  • Cédric Passard est professeur agrégé de sciences sociales à l'Institut d'études politiques de Lille et membre du CERAPS - Lille 1.
  • Laurent Bihl Historien des médias à l'Université Paris 1 - Panthéon Sorbonne
  • Valérie Hannin Directrice de la rédaction du magazine L'Histoire

C’est la longue histoire de la liberté d’expression, celle de l’art du pamphlet, de la caricature et de la satire, avec les écrits acerbes de Juvénal et les mazarinades, avec Voltaire, Chateaubriand, Victor Hugo, et bien sûr avec les dessins de Philipon, les brûlots d’Octave Mirbeau, ceux d’Henri Rochefort, et le sourire de Cabu !

La liberté de la presse : l'âge d'or du pamphlet et de la caricature

Le pamphlet et la caricature semblent ménager un espace de liberté d’expression inédit au XIXe siècle, qui voit une multiplication des titres de presse. Le passage par les ciseaux de la censure, qui était auparavant la norme, par le jeu des autorisations préalables de parution, est définitivement aboli par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Tandis que le pouvoir politique relâche son contrôle sur la presse, l’alphabétisation de la population permet un élargissement du lectorat, le contexte politique de la Troisième République ouvre une période de démocratisation, et le progrès des moyens techniques permet un développement massif de la presse, et notamment de la presse d’opinion. Autant de facteurs qui invitent à investir un espace public en cours de construction et à haranguer l’opinion publique.

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Pamphlétaires et caricaturistes profitent de cette liberté pour critiquer, parfois très violemment, les hommes politiques, le gouvernement, la justice, la religion, les questions sociales, en développant également une veine grivoise, voire franchement érotique. Cédric Passard, spécialiste de l'histoire intellectuelle et de la politisation sous la IIIe République, souligne l'existence de "différentes cultures politico-pamphlétaires. Nous trouvons des pamphlets socialistes, des pamphlets anarchistes ou libertaires, mais également des pamphlets monarchistes et nationalistes ; mais l'antiparlementarisme semble être partagé par tous ces pamphlétaires, pour des raisons différentes. Chez les socialistes ou les anarchistes, nous retrouvons le rejet d'une république bourgeoise au nom d'une démocratie plus directe et plus pure, tandis que chez les monarchistes ou les nationalistes, on rejette la Gueuse (la République). Ainsi, ces oppositions se fédèrent mais n'ont finalement pas les mêmes visions."

59 min

Les pamphlétaires et les caricaturistes ont à leur disposition toute une palette de procédés pour épingler leur cible : hyperbole, détournement, vulgarité, calembour, métaphore, ironie, attaque ad hominem… Ils ne reculent devant rien. Leurs textes et leurs dessins, s’ils sont parfois franchement drôles et inspirés, n’ont pas forcément pour seule vocation de faire rire le lecteur, mais aussi de le faire réfléchir, de le mettre mal à l'aise, ou simplement de représenter le réel dans toute sa complexité. Ils ont en revanche généralement recours à une rhétorique du dévoilement, qui se charge de montrer sans fard les vicissitudes de la vie politique, l'illicite, l’indicible, et même l’affreux. Face au public, ils affichent une ambition de pédagogie sociale, qui vise à émanciper le peuple. Laurent Bihl, spécialiste de l'histoire des médias, évoque la diffusion du pamphlet et des caricatures : "Ces deux façons de contester et de traduire une indignation se tiennent dans un contexte d'immenses transformations sociales, urbaines et des modes de vie. Dans cette société changeante, la caricature ne se donne certainement pas la mission que se donne le pamphlet. La caricature cherche à être un noyau social et ne cherche pas forcément à faire rire. Elle traduit, par des hyperboles, des déséquilibres, des scandales sociaux et la misère. La dimension de dénonciation de la caricature se veut sociale."

5 min

Mais il demeure difficile de savoir comment pamphlets et caricatures sont reçus par leur lectorat. Les réceptions sont en effet multiples et croisées : volontaire ou due au hasard, dans l’espace public ou dans l’intimité, sur le moment ou à retardement… Il est sûr en revanche que pamphlets et caricatures circulent assez largement dans l'espace public et touchent un grand nombre de lecteurs. Quant à savoir quelle interprétation en font les contemporains, en particulier pour les caricatures, dont la compréhension n’est pas toujours aussi facile qu’il y paraît au premier abord, l’historien en est réduit à la spéculation. Une bonne caricature se définirait ainsi par la multiplicité des interprétations qu’elle peut susciter.

Le rôle de l'État dans le contrôle des caricatures et des pamphlets

Malgré l’abolition de la censure, les caricaturistes et les pamphlétaires se heurtent à des résistances qui viennent mettre quelques limites à leur liberté d’expression virtuellement illimitée. L’État continue à contrôler les publications, mais ce contrôle s’exerce désormais a posteriori. Certains caricaturistes et pamphlétaires sont ainsi emprisonnés et doivent s'acquitter d'amendes pour le moins salées. Outre l'État, ce sont également des groupes ou associations privés qui attaquent en justice les publications satiriques et leurs auteurs. On reproche surtout aux pamphlétaires et aux caricaturistes leurs discours blasphématoires et leurs obscénités - autant de reproches qu’ils ont eu à affronter tout au long de leur histoire, et jusqu’à aujourd’hui.

Pour en parler

Cédric Passard est maître de conférences en science politique à l'Institut d'études politiques de Lille et spécialiste de l'histoire intellectuelle et de la politisation sous la IIIe République.
Il a notamment publié :

Laurent Bihl est maître de conférences en histoire et en sciences de l’information et de la communication à Paris I Panthéon Sorbonne. Il est spécialiste de l'histoire sociale du XXe siècle et de l'histoire des médias. 
Il a publié :  La caricature… et si c'était sérieux ? Décryptage de la violence satirique (Nouveau Monde Éditions, 2015, deuxième édition en 2020)

Pour aller plus loin

En fin d'émission

Valérie Hannin, directrice du magazine L'Histoire, présente le numéro de novembre intitulé L'Islam africain. Du sultanat du Malin aux djihadistes du Sahel.

Références sonores

  • Archive de Cabu dans l'émission Inter actualités, 1er février 1981
  • Chanson Le Père la Poire interprétée par Paul Barre, 1961
  • Archive de la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881, JT 20H, 1961
  • Lecture par Marion Malenfant du premier numéro du Pal de Léon Bloy, 1885
  • Archive sur le pamphlétaire anarchiste Laurent Tailhade, France Culture, 1987

Générique de l'émission : Origami de Rone

Le Pourquoi du comment : histoire

Toutes les chroniques de Gérard Noiriel sont à écouter ici.

3 min