Philippe Pétain se tient devant la Haute Cour de justice de Paris lors de son procès pour intelligence avec l'ennemi en juillet-août 1945.
Philippe Pétain se tient devant la Haute Cour de justice de Paris lors de son procès pour intelligence avec l'ennemi en juillet-août 1945. ©AFP
Philippe Pétain se tient devant la Haute Cour de justice de Paris lors de son procès pour intelligence avec l'ennemi en juillet-août 1945. ©AFP
Philippe Pétain se tient devant la Haute Cour de justice de Paris lors de son procès pour intelligence avec l'ennemi en juillet-août 1945. ©AFP
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Tandis que Philippe Pétain est reconnu coupable d’intelligence avec l’ennemi et de haute trahison en 1945, des collaborationnistes s'immiscent dans le paysage politique français. Parallèlement, des thèses négationnistes instrumentalisent l'héritage de Pétain et servent une idéologie complotiste.

Avec
  • Stephanie Courouble Share Historienne, spécialiste du négationniste, chercheure associée à l’Institute for the Study of Global Antisemitism and Policy (ISGAP-New York)
  • Christophe Bourseiller Producteur, animateur

En 1945, Philippe Pétain est reconnu coupable de haute trahison et d’intelligence avec l’ennemi. Il est condamné à l'indignité nationale, dégradé, privé des droits civiques et de toute décoration. Il est condamné à mort, une sentence commuée en détention à perpétuité. Il meurt en 1951, à 95 ans, sur l’île d’Yeu. Qu’en est-il de Pétain après Pétain ? Comment des collabos, des criminels, ont-ils échappé à la justice ? De quels soutiens ont-ils bénéficiés ? Comment s’est organisé un réseau international négationniste ? Comment tisse-t-il toujours sa toile ? C’est une histoire passionnante – il faut le dire –, tant elle est résonne, hélas, avec l’actualité ; une histoire qui a besoin de raison. Passionnante, mais terrifiante.

Les collabos qui ont échappé à la justice

Après la Seconde Guerre mondiale, et en dépit de l'Épuration, certains anciens collaborationnistes parviennent à se recycler, à faire vivre leurs idées et à jouer un rôle moteur dans la création de nouveaux partis. "Tous ces gens-là, qui sont pourchassés et qui se réinsèrent, disent s'être trompés [...]. Ils changent complètement leur fusil d'épaule et ils décident d'être possibilitistes, observe Christophe Bourseiller, auteur d' Ombre invaincue. La survie de la collaboration dans la France de l'après-guerre 1944-1954 (Perrin, 2021). Ils s'insèrent dans la démocratie française de l'après-guerre avec l'idée d'empoisonner l'air et de dynamiter les repères entre la droite et la gauche." 

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Parmi les collaborationnistes se trouve le réseau des cagoulards, mouvement fasciste né en 1934 sous le nom d'Organisation secrète d'action révolutionnaire. Christophe Bourseiller dépeint la stratégie qu'ils mettent en place pendant l'Occupation. Les cagoulards infiltrent tous les camps en puissance, les rangs du régime de Vichy tout comme ceux de la Résistance et déploient un réseau secret clandestin. Ainsi, à la Libération et pendant l’Épuration, les cagoulards collabos sont aidés par les cagoulards résistants. "Ce réseau continue à fonctionner après la guerre, explique Christophe Bourseiller. [La Cagoule] se dit que la révolution n'arrivera plus et qu'il faut faire avancer [ses] pions de façon très habile dans plusieurs voies." Il ne s’agit pas pour eux de renier leurs idéaux fascistes et antisémites, mais bien plutôt de les adapter aux enjeux de la France d’après-guerre, notamment en promouvant une construction européenne qui célèbrerait la réconciliation franco-allemande, ou en s’opposant farouchement à l’expansion du communisme. 

Le négationnisme, un problème d'envergure mondiale

Parallèlement à ce retour à la vie publique des anciens collaborationnistes, une idéologie complotiste ne tarde pas à se développer en France, mais aussi aux États-Unis, en Italie et dans les pays arabes : le négationnisme. Les défenseurs de cette idée affirment que la Shoah n’a pas eu lieu, et remettent en question jusqu’à l’existence même des camps de la mort et des chambres à gaz. Démographie, remise en cause de l’intentionnalité et des moyens techniques, tous les arguments sont bons pour défendre cette version tronquée et mensongère de l’histoire qui permet de faire perdre aux Juifs leur statut de victime, voire de les accuser d’être les instigateurs de ce complot mondial. "S'il est vrai que les nazis ont tenté de détruire les preuves, ils n'ont pas réussi, appuie l'historienne Stephanie Courouble Share. Le génocide des Juifs est l'un des génocides les plus documentés.

Certains négationnistes se sont eux-mêmes qualifiés de révisionnistes. Stephanie Courouble Share explique qu'il est important de continuer à garder le terme négationniste pour les définir : "Tout historien est révisionniste. Dès le moment où il obtient de nouvelles sources, l'ouverture de nouvelles archives, il examine et révise les faits historiques. C'est pour cette raison que les négationnistes ont utilisé ce terme révisionniste. Je pense qu'il est important de ne pas [le] leur donner." L'historienne définit un autre terme, la distorsion de la Shoah, qui se différencie du négationnisme par sa rhétorique, mais n'en est pas moins dangereuse. "Les distorsionnistes ne nient pas les faits historiques : il les minimisent et les banalisent. Par exemple, ils minimisent le nombre de morts juifs, ils relativisent le rôle des collaborateurs, des criminels locaux. Ils déchargent l'Allemagne de toute responsabilité en ce qui concerne le déclenchement de la guerre."

Comment la France a-t-elle incorporé à son paysage politique et idéologique d’après-guerre son passé collaborationniste ? Comment la mémoire du nazisme et de la collaboration a-t-elle pu être entièrement remise en question, et comment lutter contre ces obstructions de la mémoire ?

%C3%A0%20lire : Le%20n%C3%A9gationnisme%20(1%2F4)%20%3A%20la%20rumeur%20concentrationnaire

Intervenant·e·s

Christophe Bourseiller est acteur, journaliste, écrivain et historien. Il a publié de nombreux ouvrages dont L’Extrémisme : une grande peur contemporaine (CNRS Éditions, 2012), C’est un complot ! (JC Lattès, 2016), Et s'ils étaient tous fous ? (Vuibert, 2017), Nouvelle histoire de l'ultra-gauche (Le Cerf, 2021) et Ombre invaincue. La survie de la collaboration dans la France de l'après-guerre 1944-1954 (Perrin, 2021).

Stephanie Courouble Share est historienne, spécialiste du négationnisme. Chercheuse associée à l’Institute for the Study of Global Antisemitism and Policy (ISGAP-New York), elle publie Les idées fausses ne meurent jamais. Le négationnisme, un réseau international (Le Bord de l’Eau, 2021).

Pour approfondir le sujet, le site officiel de Stephanie Courouble Share propose des ressources utiles sur l'étude du négationnisme international.

Références sonores

  • Archive de Pierre Dac - Radio Londres, 1943
  • Archive du verdict du Procès Pétain dans le Journal - Actualités françaises, 1945
  • Archive d'Elie Wiesel au micro de Jacques Chancel dans Parenthèses - France Inter, 1982
  • Montage de paroles de négationnistes
  • Lecture des propos d'un officier SS cité par Primo Levi dans Les Naufragés et les Rescapés. Quarante ans après Auschwitz, 1989, lu par Olivier Martinaud