L'athlète Heide Rosendahl remporte la course de relais 4x100 m devant l'athlète d'Allemagne de l'Est Renate Stecher aux Jeux olympiques d'été de 1972 à Munich.
L'athlète Heide Rosendahl remporte la course de relais 4x100 m devant l'athlète d'Allemagne de l'Est Renate Stecher aux Jeux olympiques d'été de 1972 à Munich. ©Getty - ullstein bild
L'athlète Heide Rosendahl remporte la course de relais 4x100 m devant l'athlète d'Allemagne de l'Est Renate Stecher aux Jeux olympiques d'été de 1972 à Munich. ©Getty - ullstein bild
L'athlète Heide Rosendahl remporte la course de relais 4x100 m devant l'athlète d'Allemagne de l'Est Renate Stecher aux Jeux olympiques d'été de 1972 à Munich. ©Getty - ullstein bild
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Le sport semble aujourd’hui indissociable de la performance, des records d’endurance, de rapidité ou de distance, que nous suivons haletants depuis les gradins ou devant nos téléviseurs. En a-t-il toujours été ainsi ? Comment la performance est-elle devenue une vertu cardinale du sport ?

Avec
  • Isabelle Queval philosophe, professeure à l’INSHEA et ancienne sportive de haut-niveau
  • Julien Beaufils Maître de conférences en études germaniques à l'Université Rennes 2

Qu’est-ce que le sport ? C’est une activité qui nécessite un entraînement et qui se pratique comme un jeu, pour le plaisir, mais aussi sous forme de compétition, pour le plaisir également. Dès lors se pose la question de la performance : "Le sport va chercher la peur pour la dominer, la fatigue pour en triompher, la difficulté pour la vaincre.", est une citation souvent répétée de Pierre de Courbertin. Depuis quand ce besoin d’aller toujours plus vite, plus haut, plus fort ? Battre ses propres records, ne serait-ce pas une victoire contre soi-même ?

Naissance du sport moderne : viser la performance

La performance apparaît en tant que telle avec la naissance du sport moderne. On trouve dès l’Antiquité des palmarès et des records, et la notion de compétition n’est pas étrangère aux Anciens. La formalisation de la performance comme condition sine qua non du sport est pourtant plus tardive : les historiens du sport la font remonter à l’apparition du sport moderne, au début du XIXe siècle, qui est elle-même liée à l’industrialisation des sociétés occidentales. En même temps que l’ère industrielle, les valeurs de productivité et de performance, qui se trouvent au fondement du capitalisme moderne, font leur apparition dans nos sociétés. Le sport, caisse de résonance sociale, n’y échappe pas.

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Les moyens modernes de mesure, comme le chronomètre, permettent également d’instituer la tradition du record : un "enregistrement", d’après l’étymologie anglaise de ce mot, qui ouvre la possibilité de conserver une mémoire de la performance, et donc de comparer dans le temps les athlètes – avec eux-mêmes, mais aussi avec leurs rivaux. Le sport entre ainsi dans une ère de mesure et de quantification. Ceux qui pratiquent une activité sportive ne cherchent plus simplement le plaisir et la distraction, mais se mettent au défi de se dépasser eux-mêmes et surtout de surpasser leurs adversaires. La rivalité et l'esprit de compétition le disputent alors à une folle ambition de progrès toujours recommencé. Isabelle Queval, philosophe et professeure des universités en sciences de l’éducation, évoque notamment la société du XIXe siècle "qui est très axée sur la recherche et la problématique de l'amélioration de l'humain, de l'homme au sens individuel et de l'espèce au sens collectif, avec l'émergence des sciences humaines, de l'industrialisation de la société et la prédominance de l'idée de perfectibilité qui avait déjà été posée par Rousseau..."

Dans le même temps, le sport s’institutionnalise et s’internationalise peu à peu, notamment lorsque Pierre de Coubertin recrée les Jeux olympiques en 1896 à Athènes. Il devient donc nécessaire de créer un cadre de référence pour comparer équitablement les performances de sportifs venus de différents pays. Cette ouverture sur l’international rend les compétitions sportives encore plus féroces, puisqu’elles réunissent désormais les meilleurs athlètes de tous les pays du monde.

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Cette évolution va de pair avec une progressive professionnalisation du sport, notamment marquée par l’ouverture des Jeux olympiques aux sportifs professionnels en 1981. Le sport de haut niveau émerge ainsi dans la deuxième moitié du XXe siècle, dégageant des sommes d’argent considérables, qui permettent de financer une armada de métiers para-sportifs. La profession d’entraîneur apparaît, et avec elle les kinésithérapeutes, médecins, masseurs, ostéopathes, préparateurs en tout genre qui coachent l’athlète afin de lui permettre de réaliser les meilleures performances possibles.

Des records et des dérives sportives encouragés par les États

La spectacularisation du sport, notamment par l’entremise des médias de masse, contribue à alimenter la course à la performance. Le public devient de plus en plus friand de ces moments exceptionnels qui donnent leur saveur aux matchs et aux épreuves.

C’est surtout dans le cadre du sport de haut niveau que la course à la performance peut poser problème. Différents leviers sont identifiés par les sportifs et leurs entraîneurs pour améliorer leurs performances : répertoire technique, exercices, formatage du corps, accompagnement médical et paramédical, hygiène de vie... – autant d’éléments qui peuvent influencer, en bien ou en mal, les résultats obtenus, et qui sont donc soigneusement étudiés et contrôlés.

La performance sportive, outil de "soft power" de la RDA

Le contrôle des athlètes et de leurs corps ouvre néanmoins la voie à des dérives, comme celle du dopage. Le cas de la République démocratique d’Allemagne (RDA) est à ce titre particulièrement frappant. Les athlètes est-allemands sont en effet soumis à un programme de dopage généralisé, véritable politique d’État qui contribue à faire de la RDA l’un des pays les plus performants en matière de sport : ce ne sont pas moins de 519 médailles olympiques, dont 192 médailles d’or, que la RDA remporte en seulement quarante ans d'existence. Julien Beaufils, maître de conférences en études germaniques à l’Université Rennes 2, le souligne : "À partir des années 1970, tous les enfants scolarisés en RDA subissent un test à plusieurs reprises dans leur scolarité : on prend leurs mensurations, on les pèse, on regarde qui sont les plus souples et les plus forts, qui court le plus vite, afin de déterminer qui serait le potentiel champion de la RDA et qui pourrait devenir un athlète de très haut niveau."

La RDA s’assure ainsi une cohésion nationale autour de valeurs fédératrices et un rayonnement international, misant sur le sport pour obtenir une reconnaissance politique et diplomatique dans un monde polarisé par la Guerre froide. Les victoires remportées par la RDA s’inscrivent dans un plan de soft power, qui vise à démontrer la supériorité de l’idéologie communiste, raison supposée de l'éclatante suprématie est-allemande. Les athlètes est-allemands, qualifiés de "diplomates en survêtement", sont la preuve vivante de la supériorité de l’homme nouveau que le régime socialiste entend créer. La réalité est beaucoup plus sombre, comme le dépouillement des archives de la Stasi après la chute du mur le révèle bientôt...

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Pour en parler

Isabelle Queval est philosophe et professeure des universités en sciences de l’éducation à l’Institut national supérieur de formation et de recherche pour l’éducation des jeunes handicapés et les enseignements adaptés (INSHEA).

Elle a notamment publié :

Julien Beaufils est maître de conférences en études germaniques à l’Université Rennes 2.
Il a soutenu sa thèse en 2019 : Le quotidien d’une "école rouge". La politisation protéiforme du sport en République Démocratique Allemande, à l’exemple de la Deutsche Hochschule für Körperkultur de Leipzig (1969-1990).

Références sonores

  • Extrait du film Deux heures moins le quart avant Jésus Christ de Jean Yanne, 1982
  • Archive de Pierre de Coubertin sur la religion dans le sport en 1935, France Culture, 2000
  • Archive de Gym Tonic avec Bernard Tapie, 1984
  • Archive sur le sport en RDA, TF1, 1977
  • Archive de la nageuse Rica Reinish sur le dopage en RDA par la STASI, JT de 20h, 1974
  • Archive de Salvador Dali sur le cyclisme et le Tour de France

Générique de l'émission : Origami de Rone

Le Pourquoi du comment : histoire

Toutes les chroniques de Gérard Noiriel sont à écouter ici.

3 min