Image d'un pogrom à Kichinev, capitale de la Bessarabie alors russe (actuelle capitale de la Moldavie), le 6 et 7 avril 1903 et le 19 et 20 octobre 1905 ©Getty - Universal History Archive
Image d'un pogrom à Kichinev, capitale de la Bessarabie alors russe (actuelle capitale de la Moldavie), le 6 et 7 avril 1903 et le 19 et 20 octobre 1905 ©Getty - Universal History Archive
Image d'un pogrom à Kichinev, capitale de la Bessarabie alors russe (actuelle capitale de la Moldavie), le 6 et 7 avril 1903 et le 19 et 20 octobre 1905 ©Getty - Universal History Archive
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Résumé

La persécution des populations juives dans l'Empire russe prend une forme particulièrement violente et massive à la fin du XIXe siècle avec les pogroms. Les massacres, d'abord commis par les populations voisines et tolérés par le pouvoir, s'intensifient au tournant du XXe siècle.

avec :

Nicolas Werth (directeur de recherche émérite au CNRS et président de la branche française de Memorial International), Annette Wieviorka (Historienne, directrice de recherche honoraire au CNRS et vice-présidente du Conseil supérieur des Archives).

En savoir plus

Le 10 février 1916, L'Émancipation juive, le bulletin bi-mensuel de la Ligue pour la défense des juifs opprimés, s’intéresse à la situation légale des juifs en Russie : "Le Droit est simple, comme la vérité. La Révolution française en créa la formule concise : Tous les citoyens sont égaux devant la loi. Par contre, l’arbitraire, cette négation du Droit, est compliqué, comme le mensonge. Il varie à l’infini." L’auteur ajoute que "c’est donc une tâche difficile entre toutes que d’exposer, clairement et brièvement, le code de l’arbitraire, qui régit la situation 'légale' des Juifs en Russie. Essayer un peu d’évoquer devant le lecteur contemporain le maquis du 'droit' féodal !..." C’est ce sombre maquis qu’il nous faut explorer : comment la persécution des Juifs en Russie, affaire de voisinage, s’est-elle peu à peu transformée en une affaire d’État ?

1881-1884 : la première "vague" de pogroms en Russie

Le 13 mars 1881, le tsar Alexandre II est assassiné à Saint-Pétersbourg. "Le choc produit par cet assassinat (...) a été exploité par des forces assez obscures liées aux milieux les plus réactionnaires, liées à la police politique pour faciliter la diffusion de rumeurs comme quoi le tsar aurait été assassiné par des Juifs", explique Nicolas Werth, historien spécialiste de l’histoire de la Russie. Quelques semaines à peine après l’événement, les actes de violence à l’encontre des populations juives de l’Empire russe se multiplient.

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Ces "pogroms", un terme russe désignant un assaut, avec pillage et meurtres, d'une partie de la population contre une autre, en particulier juive, sont alors le fait de voisins. "Ce sont des violences spontanées d'une communauté de voisins, facilitées et encouragées par toute l'inaction des autorités et aussi par des idées véhiculées par la presse la plus conservatrice", précise Nicolas Werth. Les populations juives, cantonnées à l’ouest de l’Empire, servent alors d’exutoire à de nombreuses peurs consécutives à l’assassinat du tsar – des rumeurs que le nouveau tsar réactionnaire marqué par l’antijudaïsme orthodoxe ne calme que tardivement.

En savoir plus : Léon, Paul et Poliakov
52 min

1903-1906 : une nouvelle "vague" de pogroms

La première "vague" de pogroms n’est pas la dernière : entre 1903 et 1906, alors que la fièvre révolutionnaire commence à gagner l’Empire, d’autres violences et d’autres massacres ont lieu. "Ces pogroms ont lieu dans le tumulte révolutionnaire où il y a un chaos dans lequel la violence explose de tous les côtés et est attisée par les Cent-Noirs, éléments les plus réactionnaires parmi les partisans du tsar", décrit Nicolas Werth. Convaincu de la collusion entre les populations juives et l’agitation révolutionnaire, une fois encore, le tsar Nicolas II n’intervient pas.

1914-1921 : l'intensification des violences anti-juives en Russie

Lorsque la Grande Guerre éclate, la violence à l’encontre des Juifs redouble, cette fois portée par l’armée (ou ses déserteurs) : les pogroms de la période 1914-1921 sont ainsi les plus meurtriers. Nicolas Werth raconte que "dans les zones du front (et) du proche arrière, fin 1914-1915, sur le front de l'est, l'armée tsariste procède à de vastes expulsions de Juifs au prétexte que parlant yiddish, une langue proche disent-ils de l'allemand, les Juifs de ces régions sont autant de traîtres potentiels, d'éléments d'une mythique cinquième colonne qui ouvrent la voie aux Allemands". L’historien souligne la tournure inédite que prennent ces violences : "Ce ne sont plus des pogroms d'une communauté de voisins, mais ce sont des véritables crimes de guerre commis par des unités militaires, notamment de cosaques, qui se montrent particulièrement actifs ensuite dans l'Armée blanche. Une habitude d'impunité est prise dans la troupe lorsqu'il s'agit de commettre des actes d'une extrême violence contre les communautés juives".

De même que les Juifs étaient tenus responsables de l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881, se développe au moment de la Première Guerre mondiale l'image du judéo-bolchevisme. Cette association du Juif et du bolchévique sert de ferment pour alimenter toutes les haines durant les années 1920-1930. "Il y a cette association en repérant parmi les bolchéviques ceux qui étaient vraiment juifs, c'est le cas de Trotski, par exemple, mais en décidant que Lénine aussi l'était, ce qui n'est pas le cas", nous explique l'historienne Annette Wieviorka. "Ce mouvement accuse les Juifs d'être les révolutionnaires tout en les accusant finalement d'être traîtres. C'est toujours la même idée".

Pourquoi les Juifs et leur religion font-ils l’objet de tant de haine et de violences dans la Russie tsariste puis révolutionnaire ? Quelle progression observe-t-on de la première vague de pogroms à la troisième ? Quelles mutations de l’antijudaïsme et de l’antisémitisme peut-on y lire ? Nous en parlons avec Nicolas Werth et Annette Wieviorka.

51 min

Pour en parler

Nicolas Werth est historien, spécialiste de l’histoire de la Russie soviétique et directeur de recherche à l’Institut d'histoire du temps présent affilié au CNRS.

Il a notamment publié :

Annette Wieviorka est directrice de recherche honoraire au CNRS et vice-présidente du Conseil supérieur des Archives. Parallèlement à son travail d'historienne et aux livres qu'elle publie, Annette Wievorka s'engage dans l'association Primo Levi et a appartenu à la Mission d'étude sur la spoliation des Juifs de France. Son travail sur la Shoah lui a valu une notoriété internationale.

Elle a notamment publié :

Références sonores

  • Extrait du film documentaire Les Révolutionnaires du Yiddishland, épisode 1 "Du Shtetl à la révolution" de Nat Lilenstein diffusé sur Antenne 2 le 4 mars 1984
  • Extrait d'une fiction radiophonique sur l’assassinat du tsar Alexandre II avec Maria Casarès, 16 avril 1955
  • Archive du témoignage de Simon Schiffrin, producteur de cinéma, dans Les Archives sonores du cinéma français,  21 septembre 1978
  • Lecture par Daniel Kenigsberg d'un extrait de Rossia i Evrei (La Russie et les Juifs) d'I. M. Bikerman, 1924

Générique de l'émission : Origami de Rone