Représentation d'artisans qui impriment des planches de taille-douce au XVIIe siècle.
Représentation d'artisans qui impriment des planches de taille-douce au XVIIe siècle. - gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France
Représentation d'artisans qui impriment des planches de taille-douce au XVIIe siècle. - gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France
Représentation d'artisans qui impriment des planches de taille-douce au XVIIe siècle. - gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France
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Si la presse et l'édition sont sous strict contrôle du pouvoir d'Ancien Régime, des écrits séditieux, dissimulés et clandestins échappent à la censure. Les canaux de l'écrit clandestin sont-ils vraiment imperméables au contrôle de l'État ?

Avec
  • François Moureau Professeur émérite de littérature du XVIIIe siècle à Sorbonne Université
  • Yann Sordet Directeur des bibliothèques Mazarine et de l'Institut de France

"Il est de Sicile natif / Il est toujours prompt à mal faire / Il est fourbe au superlatif", voilà ce que nous apprend à propos du cardinal Mazarin une mazarinade de 1652, Virelay sur les vertus de sa faquinance . Quelle violence dans ces pamphlets aux titres souvent savoureux : Galimatias burlesque sur la vie du cardinal Mazarin ; Le passe-port et l’adieu de Mazarin en vers burlesques ; Apologie des frondeurs ; Agréable récit de ce qui s’est passé aux dernières barricades de Paris … Sinon, nous pouvons lire La Gazette, comme ce brave Savinien de Cyrano, dit de Bergerac, héros d’Edmond Rostand, jusqu’à son dernier souffle : "C’est vrai ! je n’avais pas terminé ma gazette… et samedi, vingt-six, une heure avant dîné, Monsieur de Bergerac est mort assassiné."

Écrits imprimés : objets de la suspicion des pouvoirs politiques et religieux

"Un peuple qui veut s'instruire ne se contente pas de la Gazette de France". La mise en garde de Pierre Manuel, ancien espion de la police et auteur en 1793 de La Police de Paris dévoilée, est claire : les nouvelles rapportées par la Gazette, premier périodique français fondé en 1631 par Théophraste Renaudot avec le soutien du ministre-cardinal Richelieu, ne sont pas à prendre pour argent comptant. Depuis la diffusion des idées réformistes de Luther au XVIe siècle, l'État mesure bien l'importance de la maîtrise de l'information et le risque de la médiatisation d'idées nouvelles. Le pouvoir monarchique exerce un contrôle strict sur le monde de l'édition et de la presse. Yann Sordet, directeur des bibliothèques Mazarine et de l'Institut de France, évoque une "explosion de la littérature pamphlétaire qui commence en 1517. Celle-ci ébranle aussi bien le socle spirituel que le socle politico-théologique des États européens. C'est un ébranlement dont Luther et ses collaborateurs avaient pleinement conscience : pour lui, l'imprimerie est un outil, une arme ; c'est un don divin qui doit répandre la lumière et qui doit bousculer les autorités. Il y a une très forte corrélation entre l'imprimerie et la Réforme."

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La Fabrique de l'Histoire
53 min

Émergence d'une presse clandestine pour déjouer la censure

Des écrits séditieux, dissimulés et clandestins passent tout de même au travers des mailles de la censure : pamphlets contestataires imprimés en cachette, à l'instar des mazarinades pendant la Fronde, gazettes manuscrites dites "nouvelles à la main" qui échappent à la surveillance de l'imprimé, presse étrangère en langue française importée dans le royaume. François Moureau, professeur émérite de littérature du XVIIIe siècle, souligne que "les mazarinades étaient totalement interdites mais elles circulaient quand même. La police surveillait les nouvellistes et savait combien ils avaient de secrétaires car les textes étaient reproduits de façon manuscrite ; il y avait toute une équipe d'individus qui reproduisait ces journaux. Il y avait donc tout un système que tout le monde connaissait et surveillait. Il n'y avait pas de libre communication et le gouvernement intervenait parfois pour contrôler les imprimeurs".

Alors que l'arsenal réglementaire de la censure ne semble plus suffire pour contenir les écrits subversifs et que la défiance de l'opinion publique à l'encontre de la presse sous contrôle grandit, la stratégie informationnelle du pouvoir se renouvelle. L'État s'empare des outils de ses opposants pour mieux les affronter, la version officielle prend les atours de la clandestinité : les fake news dénoncées de nos jours datent bien d'hier.

Réduire la presse manuscrite clandestine à l'expression d'opinions contestataires serait plaquer une conception toute faite du journalisme du XVIIIe siècle et ne s'intéresser qu'à la diffusion d'une pensée éclairée ; or, le rôle de la presse dans les mutations intellectuelles du XVIIIe siècle est bien plus complexe.

Pour en parler

François Moureau est professeur émérite de littérature du XVIIIe siècle à Sorbonne Université et ancien directeur des Presses de la Sorbonne (PUPS). 
Il a notamment publié :

Yann Sordet est directeur des bibliothèques Mazarine et de l'Institut de France. Il est également rédacteur en chef de Histoire et civilisation du livre, revue internationale.
Il a notamment publié :

Références sonores

  • Extrait du film Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau (d'après l'œuvre d'Edmond Rostand),1990
  • Extrait du film La Fille de d'Artagnan de Bertrand Tavernier, 1994
  • Lecture par Marion Malenfant de Le Marfore, ou Discours contre les libelles de Gabriel Naudé, 1620
  • Extrait du film Si Versailles m'était conté de Sacha Guitry, 1954
  • Lecture par Marion Malenfant de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, Article 11, 1789

Générique de l'émission : Origami de Rone

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