Site archéologique de Teotihuacan, Mexique
Site archéologique de Teotihuacan, Mexique ©Getty - Véronique Durruty/Gamma-Rapho
Site archéologique de Teotihuacan, Mexique ©Getty - Véronique Durruty/Gamma-Rapho
Site archéologique de Teotihuacan, Mexique ©Getty - Véronique Durruty/Gamma-Rapho
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Au XVIe siècle, l’Europe est en proie à l’inflation. Les érudits y voient la conséquence de l’afflux sans précédent de métaux précieux venus d’Amérique. L’or et l’argent de cet Eldorado fantasmé sont-ils réellement à mettre en cause ?

Avec
  • Jérôme Jambu Maître de conférences en histoire moderne à l’université de Lille, spécialiste de l’histoire monétaire
  • Jérôme Blanc Professeur de sciences économiques à Sciences Po Lyon

Ce siècle est d’or, car il nous fascine par son effervescence artistique, tant en littérature, de Cervantès à Lope de Vega, qu’en peinture, avec Vélasquez, Zurbarán, Murillo et bien sûr Le Greco. De la fin du XVe siècle à la seconde moitié du XVIIe, en Europe, tous les regards se tournent vers l’Espagne, vers ses œuvres d’art, mais aussi vers ses trésors. Des tonnes d’or et d’argent venues d’Amérique. Escudo, réal, piastre… par l’importance de la monnaie, ce siècle est vraiment d’or et d’argent. L'afflux de métaux précieux est-il responsable de l’inflation ?

À la recherche de l’Eldorado mythique

En 1492, les Espagnols partent à la recherche d'un passage vers les Indes par l'ouest. Ils espèrent y trouver des cités d’or regorgeant de richesses, telles celles que décrit Marco Polo dans son Livre des merveilles à la fin du XIIIe siècle. "Dans le journal du premier voyage (de Christophe Colomb), entre le 12 octobre 1492 où il aborda sa première ville et le 17 janvier 1493 où il reprit le large, on ne compte pas moins de soixante-cinq mentions de recherche de l'or. Dire que le souci de l'or est prépondérant chez Christophe Colomb, voire obsédant, n'est pas discutable", atteste Jérôme Jambu, spécialiste d’histoire monétaire.

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La science, CQFD
58 min

Dans les premières années, les explorateurs espagnols se contentent de pillages. À partir des années 1540, les chasseurs d’or, dont beaucoup viennent des régions les plus pauvres d'Espagne, trouvent des mines de métal blanc et des gisements de métaux précieux au Mexique et au Pérou : une vaste entreprise d’extraction minière se met en place. L'idée que "la richesse est assimilée aux métaux, or et argent, ce qu'on appelle le chrysohédonisme, se développe au cours du XVe-XVIe siècle. Elle se trouve d'emblée chez les dits conquistadors", précise Jérôme Blanc, professeur de sciences économiques.

L’acheminement de ces métaux vers le port de Séville est périlleux : les naufrages, les tempêtes, mais aussi les pirates menacent les trésors de cet Eldorado lointain. Malgré ces dangers, les métaux précieux affluent en Europe et la monnaie espagnole devient "le dollar du monde". Cette monnaie de référence dépasse les frontières du continent et, à la fin du XVIe siècle, les marchands chinois préfèrent l'étalon monétaire en argent hispano-américain aux autres métaux précieux. Le rayonnement de cette monnaie annonce le Siècle d’or espagnol.

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La déroute financière espagnole

Selon Jérôme Jambu, "l'Espagne, pour différentes raisons, ne profite pas autant qu'elle le devrait ou peut-être qu'elle le pourrait de ces métaux précieux et paradoxalement s'appauvrit". Contrebande, dépenses somptuaires, aléas de l'océan, les montagnes de richesses portent préjudice à l’Espagne. "Lorsqu'une tempête en 1622 empêche la flotte de quitter l'Amérique et repousse le retour des métaux en 1623, cela provoque une véritable panique en Espagne, raconte Jérôme Jambu. Le roi a des dettes qu'il ne peut pas honorer, les banquiers qui lui ont prêté de l'argent s'effondrent, les boutiques ferment à Séville, les taux d'intérêt augmentent".

Les métaux précieux enrichissent les adversaires de la monarchie espagnole. L’incapacité des souverains à mener une politique d’inflation ou à mettre en place une banque d’État n’arrange rien : les règnes de Charles Quint et de Philippe II, en 1557 et 1598, s'achèvent par des banqueroutes retentissantes. L’Espagne n'est pas un cas isolé dans l’Europe du XVIe siècle. L’inflation fait rage et les prix s’envolent. Les débats sont nombreux, tandis que les érudits cherchent à comprendre les causes du phénomène. L’afflux des métaux précieux venus d’Amérique est rapidement mis en cause. Cette hypothèse, telle qu’elle est notamment formulée par le français Jean Bodin, marque les prémices de la théorie quantitative de la monnaie.

La corrélation entre inflation et afflux de métaux hispano-américains est-elle justifiée ? Sinon, à quoi imputer l’inflation au XVIe siècle ? Comment ce débat s’inscrit-il dans un renouveau profond des théories monétaires ?

Pour en parler

Jérôme Blanc est professeur de sciences économiques, directeur de la recherche et de l'innovation et président de la commission scientifique à Sciences Po Lyon.
Il a notamment publié :

Jérôme Jambu est maître de conférences en histoire moderne à l’université de Lille, spécialiste d’histoire monétaire.
Il a notamment publié :

Références sonores

  • Générique de la série animée Les Mystérieuses Cités d’or
  • Lecture par Vincent Grass de L'Eldorado de Walter Raleigh dans Tout un monde, France Culture, 5 avril 2009
  • Extrait du film La Folie des grandeurs de Gérard Oury, avec Louis de Funès, 1971
  • Archive sur la fonderie de lingots d'argent à l'Hôtel de la Monnaie dans Aujourd'hui madame, ORTF, 6 septembre 1973
  • Extrait du film Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog, 1972
  • Musique Les Folies d'Espagne de Jean-Baptiste Lully, 1672, interprété par l'ensemble Musica Antiqua de Cologne
  • Archive sur la découverte du San José, galion de la couronne espagnole, Euronews, 2015

Générique de l'émission : Origami de Rone

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