Taïwan, l'histoire de l’autre Chine : épisode 4/4 du podcast Histoire de la Chine et ses voisins

Un soldat nationaliste chinois patrouille sur une plage de Taïwan en 1955.
Un soldat nationaliste chinois patrouille sur une plage de Taïwan en 1955. ©Getty - Bettmann
Un soldat nationaliste chinois patrouille sur une plage de Taïwan en 1955. ©Getty - Bettmann
Un soldat nationaliste chinois patrouille sur une plage de Taïwan en 1955. ©Getty - Bettmann
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Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'île de Taïwan devient le bastion de la Chine nationaliste, qui fuit la Chine continentale devenue communiste. Entre défiance, esprit de reconquête et rapprochement, comment les relations sino-taïwanaises évoluent-elles ?

Avec
  • Victor Louzon Historien, spécialiste de l'Asie orientale contemporaine et de l'histoire de Taïwan

À la fin du XIXe siècle, c’est en Asie qu’est affecté le comte Claude de Rarécourt de la Vallée de Pimodan. Il est lieutenant-colonel de cavalerie, mais c’est bien par bateau qu’il explore ces territoires lointains de 1895 à 1898, ce qu’il appelle ses Promenades en Extrême-Orient, Sibérie, Corée, Japon, Chine, et Formose : "Formose, nommée d’abord Pékan ou Pékando par les aborigènes, de race malaise, dit-on, fut appelée par les Chinois qui s’y établirent plus tard, Ki-lung-Shan, puis Taïvan (sic), nom qu’elle conserve encore dans leur langue. Vers la fin du seizième siècle, les Portugais découvrirent l’île ; et, voyant les côtes orientales parées d'une splendide végétation, l'appelèrent Formosa."

Comme le mentionne ce militaire du XIXe siècle, les premiers habitants de Taïwan étaient des aborigènes, dont on ne connaît pas exactement la date d’arrivée. "Les dates diffèrent d'un spécialiste à l'autre. Ce sont des populations qu'on dit être venues du continent asiatique, certains remontent à 5 000 ans avant J.-C., d'autres à 15 000 et même 25 000", explique Samia Ferhat, chercheuse spécialiste de l’histoire de la mémoire et des usages du passé en Chine et à Taïwan.
"(Ces populations dites austronésiennes) se sont installées dans les plaines et dans les montagnes. Aujourd'hui, on compte seize tribus de populations aborigènes, qui se distinguent par une langue, par une histoire, par une culture différentes".

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Taïwan, une histoire d'occupations

L’histoire de l’île de Taïwan a été marquée par des vagues d’occupations successives, de la Formose hollandaise du XVIIe siècle à la colonisation nippone au lendemain de la première guerre sino-japonaise, en 1895. "C'est pour faire fonctionner l'économie coloniale dans l'ouest de Taïwan, que les Hollandais importent des travailleurs venus du continent. Le paradoxe, c'est que la population chinoise de Taïwan, à ses débuts, est pour l'essentiel un phénomène induit par les Hollandais, mais non pas par la Chine elle-même", précise l’historien Victor Louzon, spécialiste de l'histoire de Taïwan.

La tutelle chinoise, au temps des Qing puis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, marque toutefois l’histoire taïwanaise. "En 1683, la dynastie mandchoue qui s'est installée au pouvoir en Chine, qu'on appelle aussi la dynastie Qing, incorpore Taïwan pour la première fois de l'histoire de l'île à l'Empire chinois, ou en tout cas à leur empire mandchou, pour des raisons sécuritaires et non pas au nom d'une quelconque revendication historique", explique Victor Louzon. Le loyalisme Ming s’incarne alors dans la figure populaire de Koxinga, qui trouve refuge à Taïwan. Pour l'historien, "il est clair que l'idée de Taïwan comme refuge d'un régime légitime contre un envahisseur venu du nord ayant pris le continent a des échos évidents avec ce qui va se passer avec les communistes et Tchang Kaï-chek en 1949. La figure de Koxinga a été beaucoup investie".

Taïwan, dernier bastion de la Chine nationaliste

Après cinq décennies de colonisation japonaise, l’île est rétrocédée à la Chine à la suite de la défaite nippone en 1945. Ce retour dans le giron chinois est émaillé de révoltes, d’incidents et de répressions sanglantes, dont l’épisode le plus célèbre reste l’incident 228, survenu en février 1947 et qui aurait entraîné la mort de dix à trente mille personnes.

C’est dans ce climat de profonde défiance que Tchang Kaï-chek et ses hommes se replient sur l’île de Taïwan en 1949 et en font le dernier bastion de la Chine nationaliste, défaite par la puissance des armées communistes qui ont pris le contrôle de la Chine continentale. C’est le début de la Terreur blanche et de la dictature de cette Chine nationaliste qui s’efforce de ne pas mourir en menant une campagne de sinisation à marche forcée de la population taïwanaise. "Les forces nationalistes s'aperçoivent que les Taïwanais ont une culture japonaise. La majorité d'entre eux (...) parlent les langues vernaculaires, donc le taïwanais et les dialectes aborigènes. À partir de 1945 est mise en place une politique de sinisation culturelle qui passe par l'enseignement du mandarin, la langue officielle en Chine", explique Samia Ferhat. La chercheuse ajoute : "Il y a eu beaucoup de victimes de la période de Terreur blanche. Il était inconcevable d'adopter un discours favorable aux idées socialistes, communistes, au maoïsme. Il était aussi interdit de parler de toute possibilité d'indépendance ou d'autonomie du territoire de Taïwan par rapport, justement, à cette République de Chine".

Deux Chine se font face

Jusque dans les années 1970, ces deux Chine se font face et espèrent se reconquérir l’une l’autre. L’espoir des nationalistes de triompher de la Chine communiste en faisant de Taïwan le point de départ de leur entreprise de reconquête est condamné en 1971, lorsque l’ONU fait de la Chine communiste son interlocuteur au détriment de la Chine de Taïwan. Victor Louzon l'explique : "À partir de la vague de décolonisation du début des années 1960, de plus en plus d'États désormais indépendants, représentés à l'Assemblée générale des Nations Unies, désirent transférer leur reconnaissance à la Chine communiste et non pas à la Chine nationaliste (...). Pendant la guerre froide, en 1971, l'Assemblée générale des Nations Unies bascule en faveur de la République populaire de Chine. La République de Chine, sise à Taïwan, est donc dé-reconnue par l'ONU et perd son siège, puisqu'il y a une politique stricte de non double reconnaissance entre les deux régimes".

Dans le même temps, des partis d’opposition commencent à voir le jour, tandis que s’amorcent les premiers feux du miracle économique taïwanais, annonciateur d’un rapprochement entre les deux Chine à partir des années 1980.

"La politique actuelle du gouvernement de Taïwan consiste à se retourner sur (la) violence politique, celle de l'époque de la Terreur blanche, de la guerre froide, celle de 1947, celle aussi, dans une moindre mesure sans doute, de la période coloniale japonaise, et d'essayer de produire sur ce passé violent un regard inclusif, conclut Victor Louzon. Taïwan essaye de créer un sentiment d'appartenance nationale, patriotique, ou civique non-nativiste, qui ne s'intéresse pas à l'endroit où les gens sont nés ou à l'endroit où les ancêtres des gens sont nés, mais qui affirme l'appartenance à une communauté politique commune unie par sa singularité politique par rapport à la Chine d'aujourd'hui, c'est-à-dire la démocratie et l'État de droit".

Comment retracer l’histoire de la relation sino-taïwanaise ? À travers elle, comment retrouver la trace d’une mémoire taïwanaise native, émancipée du récit chinois officiel ?

Concordance des temps
59 min

Pour en parler

Victor Louzon est maître de conférences en histoire à la Faculté des Lettres de Sorbonne Université. Spécialiste de l'histoire de Taïwan, il est l’auteur d’une thèse soutenue en 2016, sous la direction d'Yves Chevrier, intitulée "L’Incident du 28 février 1947, dernière bataille de la guerre sino-japonaise ? : legs colonial, sortie de guerre et violence politique à Taiwan".

Samia Ferhat est chercheure au Centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine (CEMC, EHESS/CNRS) et maîtresse de conférences à l’Université Paris Nanterre. Spécialiste de l’histoire de la mémoire et des usages du passé en Chine et à Taïwan, elle a réalisé le documentaire Le Temps des mots en 2015. Elle a notamment publié :

  • Taïwan, île de mémoires (co-dirigé avec Sandrine Marchand, Tigre de papier, 2011)
  • Le Dangwai et la démocratie à Taiwan : une lutte pour la reconnaissance de l'entité politique taiwanaise (1949-1986) (L'Harmattan, 1998)

Sons diffusés dans l'émission

  • Archive du Journal des Actualités françaises du 6 février 1947
  • Archive sur l'incident 228 évoqué sur la chaîne de télévision asiatique en français NTD en 2011
  • La Danse des gardes rouges, musique du film Le Dernier Empereur de Bernardo Bertolucci, sorti en 1987
  • Archive sur la Chine communiste reconnue par la France dans le Journal des Actualités françaises le 5 février 1964
  • Archive de l'émission Cinq colonnes à la une du 5 janvier 1962
  • Archive sur la possible indépendance taïwanaise évoquée dans l'émission Géopolis sur France 2 le 22 mars 1996
  • Chanson d'amour à l'ancienne, musique des aborigènes de Taïwan

Générique de l'émission : Origami de Rone

L'équipe