Affiche de 1887 de la Compagnie générale transatlantique. Comment se sont développées les croisières d'agrément au tournant du XXe siècle ?
Affiche de 1887 de la Compagnie générale transatlantique. Comment se sont développées les croisières d'agrément au tournant du XXe siècle ? - Source : gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France
Affiche de 1887 de la Compagnie générale transatlantique. Comment se sont développées les croisières d'agrément au tournant du XXe siècle ? - Source : gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France
Affiche de 1887 de la Compagnie générale transatlantique. Comment se sont développées les croisières d'agrément au tournant du XXe siècle ? - Source : gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France
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Les voyages transatlantiques en paquebot, entre l'Europe et les États-Unis, se massifient à la fin du XIXe siècle et évoluent tout au long du XXe siècle. Comment passe-t-on progressivement de la traversée à la croisière d’agrément, et du voyage, parfois contraint, au loisir ?

Avec
  • Antoine Resche Docteur en histoire contemporaine, spécialiste en navigation transatlantique
  • Marie-Anne Du Boullay Directrice de l'établissement public de coopération culturelle French Lines & Compagnies

"J’étais un bateau gigantesque, capable de croiser mille ans. J’étais un géant, j’étais presque, presque aussi fort que l’océan." En 1975, sur une musique de Jacques Revaux et des paroles de Pierre Delanoë, Michel Sardou se fait le chantre du paquebot France pour une chanson qui frappe le patriotisme : "J’étais un bateau gigantesque, j’emportais des milliers d’amants. J’étais la France, qu’est-ce qu’il en reste ? Un corps mort pour des cormorans." Jolie figure de style qui joue sur les mots pour dénoncer les maux dont souffre le paquebot, et évoquer les fantastiques transatlantiques qui font partie de notre culture et de notre patrimoine.

L'essor des compagnies transatlantiques

En 1838, la première traversée transatlantique à vapeur inaugure une période dorée. Peu à peu, les compagnies maritimes se multiplient, notamment avec la fondation en 1855 de la Compagnie générale transatlantique (CGT) par les frères Péreire. Les paquebots portant pavillon français, anglais, allemand, italien, ou encore américain sillonnent l’Atlantique Nord. Ils transportent du courrier, des biens, des marchandises, et bien sûr des passagers. "La vapeur permet d'être sûr d'arriver à l'heure. Jusque-là, avec la voile, on est soumis à un élément naturel, le vent. S'il se coupe, on peut se retrouver à arriver avec des jours de retard. (…) Petit à petit, la vapeur permet d'aller de plus en plus vite et d'être sûr d'être régulier. C'est quelque chose de très important parce que la régularité permet de transporter le courrier (dans les temps), d'arriver à l'heure pour des rendez-vous et donc favorise les échanges de marchandises, de personnes et, du coup, une économie de plus en plus mondialisée.", explique Antoine Resche, docteur de l’université de Nantes en histoire contemporaine. À l’apogée de l’âge d’or des paquebots, la traversée transatlantique ne prend que quatre jours et trois heures. C’est le Normandie, navire français mis en service en 1935, qui remporte le ruban bleu, consacrant le record ultime de vitesse sur les 5 500 kilomètres qui séparent Le Havre de New York.

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Seul moyen de relier l’Europe et l’Amérique du Nord, la traversée en paquebot s’impose, sans pour autant éviter les incidents tragiques, comme le naufrage du Titanic dans la nuit du 14 au 15 avril 1912. C’est que l’itinéraire dans l’Atlantique Nord est dangereux, émaillé d’intempéries, de brouillard, de tempêtes, et parfois même d’icebergs.

Malgré les catastrophes, incendies ou naufrages, les géants des mers, véritables prouesses technologiques, fascinent par leur taille, leur rapidité, et le luxe de leurs aménagements intérieurs. Les paquebots transatlantiques se signalent par leur magnificence et leur beauté, la qualité des mets qui y sont servis, la diversité des distractions proposées, et la quantité de personnel à bord - le ratio pouvant aller jusqu’à un membre d’équipage par passager en première classe ! Un véritable style, le style paquebot ou Dampferstil, en allemand, voit le jour dans les années 1920. Les intérieurs Art Déco des paquebots européens sont de véritables chefs-d'œuvre du genre. "Le regard postérieur tend à magnifier les paquebots en oubliant certains aspects beaucoup plus terre-à-terre, nuance Antoine Resche*. Par exemple, dans le film de James Cameron, le Titanic a été magnifié. On a rajouté beaucoup de moquettes, alors que si on prend les décorations du Titanic, c'était du lino. À l'époque, ils trouvent ça formidable.* Les normes de confort ne sont pas du tout les nôtres. Sur le Titanic, la plupart des cabines de première classe sont des chambres d'hôtel qui, aujourd'hui, ne vaudraient pas une étoile."

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Le paquebot, une image en miniature de la société

Pendant plus d’un siècle, les passagers se pressent sur ces titans des mers, opérés par des compagnies qui se battent pour régner sur le marché des voyages transatlantiques. La Compagnie générale transatlantique française, la White Star Line ou la Cunard Line anglaises, la Hamburg America Line ou la Norddeutscher Lloyd allemandes, sans oublier la United States Line américaine, s’affrontent et cherchent à lancer des paquebots qui doivent se distinguer par leur taille et leur vitesse, et attirer une clientèle toujours plus nombreuse.

À bord des paquebots, la population est très variée : des millionnaires et des stars en première classe, des touristes ou des représentants de commerce en voyage d'affaires en deuxième classe, des réfugiés et des immigrants en troisième classe. A ces passagers très différents, qui ne voyagent pas pour les mêmes raisons et ont une expérience contrastée de la traversée, il faut ajouter le personnel de bord, équipage et état-major, qui veille au bon déroulement du voyage et prévient les moindres désirs des passagers les plus aisés. "Selon que vous travaillez pour la première, la deuxième, ou la troisième classe, vous avez aussi un statut un peu différent au sein de l'équipage. (Le paquebot) n'est qu'un reflet de la vie à terre. Vous êtes dans une sorte de microcosme, une petite ville flottante, un morceau de territoire qui déambule sur la mer et qui reproduit pour beaucoup les classes sociales qu'il peut y avoir à terre.", précise Marie-Anne du Boullay, directrice de French Lines & Compagnies au Havre.

L’un des enjeux pour les compagnies transatlantiques est de capter les importants flux migratoires qui vont de l’Europe aux États-Unis jusque dans les années 1920. Embarquer à bord d’un paquebot est pour beaucoup le premier pas d’un voyage d’émigration, long et difficile, vers le rêve américain. Entre 1880 et 1914, ce sont vingt millions d’Européens qui traversent l’Atlantique pour s’installer aux Etats-Unis.

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Les compagnies transatlantiques pèsent lourd dans les économies nationales, puisque de nombreuses personnes trouvent des emplois dans les chantiers navals et à bord des bateaux. L’État, acteur direct et parfois directif des compagnies nationales, intervient aussi dans le financement des infrastructures maritimes. L’État français n’hésite ainsi pas à renflouer les caisses de la Compagnie générale transatlantique quand cela s’avère nécessaire, car, au fil du siècle, l’exploitation des paquebots est de moins en moins rentable. C’est que les paquebots transatlantiques sont de véritables ambassadeurs politiques et culturels, portant haut les couleurs de leur pays d’origine. Les pays européens voient un enjeu de souveraineté dans le fait de ne pas dépendre d’un autre pays pour pouvoir effectuer la traversée de l’Atlantique, ce qui explique leur politique transatlantique souvent volontariste et les guerres commerciales entre compagnies nationales. Les paquebots français deviennent ainsi des symboles de l’art de vivre à la française, et le sont demeurés jusqu'à aujourd’hui.

Face à la concurrence grandissante de l’avion, qui permet de relier les continents beaucoup plus rapidement, les compagnies transatlantiques peinent à surnager. Le France, mis en service en 1962, est le dernier grand paquebot transatlantique français. Il ne sera exploité que quelques années, faute de public. Les années 1970 voient la fin de l'âge d’or des paquebots, notamment lorsque la Compagnie générale transatlantique fusionne avec la Compagnie des messageries maritimes, en 1977.

Pour en parler

  • Marie-Anne du Boullay, directrice de l'établissement public de coopération culturelle  French Lines & Compagnies au Havre
  • Antoine Resche, docteur de l’université de Nantes en histoire contemporaine, spécialiste des paquebots transatlantiques. Il a publié Le Titanic. De l’histoire au mythe (Presses universitaires de Nouvelle-Aquitaine, 2022) et Une ligne mythique. Paquebots français et britanniques sur l’Atlantique Nord entre 1890 et 1940 (Presses universitaires de Nouvelle-Aquitaine, 2021).

Références sonores

  • Archive de M. Ricard, ingénieur en chef de la Compagnie générale transatlantique, dans Magazine de la marine, RTF, 14 mars 1961
  • Archive d'un reportage depuis le paquebot France dans Inter actu, ORTF, 21 janvier 1962
  • Archive du philosophe Michel Navratil, rescapé du Titanic, ORTF, 17 octobre 1995
  • Lecture d’un témoignage de Thomas Mann à bord d’un paquebot, extrait du documentaire Transatlantiques. L’âge d’or des paquebots, ARTE, 2019

Générique de l'émission : Origami de Rone

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