Emmanuel Faber en 2018. Le PDG de Danone, symbole de l'entreprise responsable, vient d'être démis de ses fonctions de directeur général sous la pression de "fonds activistes".
Emmanuel Faber en 2018. Le PDG de Danone, symbole de l'entreprise responsable, vient d'être démis de ses fonctions de directeur général sous la pression de "fonds activistes".
Emmanuel Faber en 2018. Le PDG de Danone, symbole de l'entreprise responsable, vient d'être démis de ses fonctions de directeur général sous la pression de "fonds activistes". ©AFP - Patrick Kovarik
Emmanuel Faber en 2018. Le PDG de Danone, symbole de l'entreprise responsable, vient d'être démis de ses fonctions de directeur général sous la pression de "fonds activistes". ©AFP - Patrick Kovarik
Emmanuel Faber en 2018. Le PDG de Danone, symbole de l'entreprise responsable, vient d'être démis de ses fonctions de directeur général sous la pression de "fonds activistes". ©AFP - Patrick Kovarik
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Résumé

Eviction d’Emmanuel Faber de la direction de Danone lundi dernier, et suspens pour l’agroalimentaire « responsable ». Les financiers ont-ils eu raison de l’élan social ?

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C’est le scénario parcouru rapidement : deux fonds d’investissement étrangers qui bousculent avec moins de 3 % et 5 % de son capital le champion français des eaux en bouteille, produits laitiers et végétaux, et qui arrivent à faire tomber en quelques semaines le premier PDG à avoir engagé son entreprise dans la voie « responsable » de Société à Mission, « Steve Jobs de l’agroalimentaire » comme l’appelle un analyste financier, en poste depuis 6 ans : Finance 1 – Société 0.

Vu de plus près, c’est un peu différent : après de fortes pertes l’année dernière et une marge opérationnelle tombée à 14 %, Danone a de moins bonnes performances financières que ses concurrents comme Nestlé ou Unilever, et le plan de restructuration « Local First » de novembre destiné à rétablir les marges n’a pas convaincu,  il est « urgent de se pencher sur la structure du CA et la direction de l'entreprise » estime l’un des actionnaires.

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Après une intense campagne dans la presse et auprès du Conseil d'Administration, les deux fonds minoritaires, l'américain Artisan Partners et le britannique Bluebell Capital sont parvenus à sortir Emmanuel Faber de son poste de Directeur Général.

Victoire pour les fonds d’investissement « activistes » ?

Ces fonds sont dits « activistes » parce qu’ils tentent d’influer directement sur la stratégie des entreprises et qu’ils visent pour cela des entreprises dont les votes au conseil d'administratoin sont accessibles. Avec un capital très ouvert et des actions en baisse, Danone est était une proie idéale souligne l’économiste Pierre Liret dans une note pour l’ISBL (Institut pour l'entreprenariat associatif). Pour les deux fonds entrés l’année dernière seulement au capital, c’est une victoire éclair.

Le problème pour tout le monde, c’est que le putsch reste aux portes du palais : car si le conseil a retiré à son PDG son rôle opérationnel de DG, Emmanuel Faber conserve celui de président du conseil d'administration, chargé de la stratégie, alors que les "activistes" militaient pour son éviction pure et simple et l’abandon du plan « Local First ».

Résultat : Emmanuel Faber, président assiégé, risque d’être limité dans son action, le cabinet spécialisé Bernstein craint que « tout change pour que rien ne change » : « un DG qui n'en a que le nom et qui met en œuvre les plans de son président, et la répétition des tensions avec les actionnaires d'ici quelques années ».

La finance fait plier la gouvernance : pour le pire ou pour le meilleur ?

Du point de vue du management, c’est la révolution au pays des PDG, la fin de « l’unicité de commandement », écrit Muriel Jasor des Echos : les événements de Danone s’inscrivent dans un mouvement plus vaste de séparation des pouvoirs dans les grandes sociétés cotées en bourse, pour lesquelles les PDG ne sont plus majoritaires. 

Souvent le DG adjoint devient DG, et le PDG devient président du Conseil : c’est le cas fin 2020 de l’Oréal, du réassureur Scor l’année prochaine, ou de Valeo en 2022 : garantie d’indépendance pour les investisseurs étrangers, de transition stable et pacifiée pour le capitalisme français.

La transition chez Danone pourrait cependant ressembler à une guerre de tranchées : avant son éviction, Emmanuel Faber avait renforcé ses positions, en déplaçant sa n°2 de la Direction vers le Conseil d'administration. Dans Les Echos toujours, David Barroux en tire 3 « leçons » : en rendant public les tabous d’un Conseil « trop prudents ou consanguins », les fonds activistes « savent appuyer là où ça fait mal » ; la gouvernance solitaire est dangereuse pour l’entreprise car elle étouffe les débats stratégiques ; mais le « jugement à la Salomon » (la poire en deux) aussi car en ne déboutant personne, il entraîne un risque de pourrissement : « mieux vaut une crise dure et courte qu'une crise sourde et qui dure. » 

Le premier grand groupe « responsable » incompatible avec la rentabilité boursière ?

Emmanuel Faber a engagé Danone dans cette voie depuis 15 ans, elle est devenue la première entreprise française cotée à adopter le statut de Société à Mission en juin 2020 : l’entreprise s'engage à rendre des comptes à ses actionnaires sur ses objectifs, en l’occurrence en matière de santé, d’environnement et de gouvernance.

Cependant, même si les deux fonds « activistes » clament leur « attachement » à la démarche, l’un deux Artisan Partners était pourtant l’un des rares à s’être opposé à l’adoption du statut de « Société à Mission » validé à plus de 99 % en juin 2020, remarque Morgane Bertrand de L’Obs. 

Quant à Danone, toutes les interprétations de son engagement avaient déjà été faites : du greenwashing à la quête spirituelle du dirigeant ; mais pour l’analyste Sandra Bernard-Colinet, et l’économiste Mathilde Lemoine dans le JDD, Danone n’a pas su non plus rassurer les investisseurs « responsables », faute d’avoir mis en place un « système de comptabilité intégrant les critères sociaux et environnementaux à la logique financière », ce qui aurait permis de « réduire les risques de conflit entre les parties prenantes ». 

« Vous venez de déboulonner une statue de Milton Friedman ! » avait lancé Emmanuel Faber à ses actionnaires l’année dernière ; il avait aussi ajouté : « Que ceux que cela inquiète se rassurent, il en reste beaucoup! »

XM