Espace Culturel Camille Darsieres et la statue de Victor Schoelcher, Fort de France, Martinique. (Photo by Bruno de Hogues)
Espace Culturel Camille Darsieres et la statue de Victor Schoelcher, Fort de France, Martinique. (Photo by Bruno de Hogues) ©Getty
Espace Culturel Camille Darsieres et la statue de Victor Schoelcher, Fort de France, Martinique. (Photo by Bruno de Hogues) ©Getty
Espace Culturel Camille Darsieres et la statue de Victor Schoelcher, Fort de France, Martinique. (Photo by Bruno de Hogues) ©Getty
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Victor Schoelcher, connu pour avoir fait adopter le décret sur l’abolition de l’esclavage le 27 avril 1848, se voit aujourd'hui au coeur d'une polémique. Pourquoi des militants ont mis à bas en Martinique deux sculptures à son effigie ?

Le 22 mai 2020, deux statues de Victor Schœlcher ont été détruites lors de la journée de commémoration du soulèvement des esclaves en Martinique qui a abouti à la proclamation anticipée de l’abolition de l’esclavage en 1848. Pour mémoire au même moment on assistait au déboulonnage des statues des généraux confédérés Lee et Nathan Bedford Forrest, fondateur du Ku Klux Klan aux États-Unis, des statues érigées pendant la ségrégation raciale ou en réaction au mouvement des droits civiques dans les années 60. Mais qu’en est-il de Victor Schœlcher ? N’aurait-il pas pâti de sa célébration posthume par une Troisième République férue de paternalisme colonial cachant mal le racisme fondateur de l’empire colonial français, affirmait l’historienne Myriam Cottias dans une tribune publiée quelques jours plus tard.

Mais revenons à Fort de France, dans une vidéo adressée aux élus et magistrats de Martinique deux militantes justifiaient la destruction des statues de Schœlcher par l’insulte ressentie à la vue de celui qui s’était montré favorable à l’indemnisation des colons au moment de l’abolition de l’esclavage, finançant ainsi les disparités économiques dans les sociétés marquées par l’histoire de l’esclavage.

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Assez peu connu dans l’Hexagone jusqu’à la destruction de ces statues, Schœlcher est pourtant une figure bien connue de l’histoire martiniquaise : le lycée d’excellence de Fort de France, celui qui a vu passer Glissant, Césaire, Fanon, entre autres porte son nom ainsi qu’un certain nombre de rues jusqu’à la commune de Schœlcher au nord de la capitale et une chanson qui célébrait « Papa Schœlcher qui nous avait donné la liberté ». Schœlcher est effectivement partout, signe d’une reconnaissance massive de son rôle dans l’abolition de l’esclavage, aujourd’hui contesté. Jessica Balguy a travaillé sur les débats qui ont conduit à l’indemnisation des propriétaires d’esclaves en 1849. Des recherches qui nuancent l’histoire de l’esclavage dont les grands planteurs n’avaient pas l’exclusivité.

Jessica Balguy décrit aussi un Schœlcher favorable à ces compensations tout en dénonçant le terme même d’« indemnité » employé lors des discussions et préfère celui de « dédommagement» «parce que le mot "indemnité" répond à la dépossession d’une chose légitime, tandis qu’il n’y avait à liquider qu’une chose purement légale». Plus de 7% des dépenses publiques sont versés aux propriétaires d’esclaves à partir de 1849. Autant de précautions pour assurer le maintien de l’autorité de la métropole sur ses colonies, des liens avec les colons, les marchands et les créanciers des plantations qui en sont alors les bailleurs de fonds. Arguments juridiques contre argument moral, l’État ne peut être démis de ses responsabilités dans l’organisation complexe des sociétés coloniales reposant sur l’exploitation esclavagiste. Les indemnités seront donc versées. Schœlcher, qui ne remet pas en question la colonisation, est bien seul à tenter d’obtenir sans être entendu une partie de cet argent au profit des anciens esclaves. C’est sa déification posthume qui est aujourd’hui contestée dans un contexte où la nuance a peut-être plus que jamais son importance pour la prise en compte des mémoires blessées.

Jessica Balguy, Indemniser l'esclavage en 1848 ? ( Éditions Karthala, 2020)

Myriam Cottias,  Abolition de l’esclavage : rendre à Victor Schœlcher ce qui lui revient, Libération, 26/05/2020. 

L’esclavage, une histoire à étudier, billet sur le blog de Lyonel Kaufmann, 04/12/2018. 

Peggy Pinel-Fereol, La destruction des statues de Victor Schoelcher est justifiée par des militants mais condamnée par certaines figures martiniquaises, France Info, 23/05/2020. 

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Anaïs Kien
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