Le bonbon Da baitu ou White Rabbit (Wikipedia)
Le bonbon Da baitu ou White Rabbit (Wikipedia)
 Le bonbon Da baitu ou White Rabbit (Wikipedia)
Le bonbon Da baitu ou White Rabbit (Wikipedia)
Le bonbon Da baitu ou White Rabbit (Wikipedia)
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Résumé

Un bonbon emballé dans un joli papier affublé d'un petit lapin blanc procure aux Chinois une vague de nostalgie. Cette nostalgie ne s'arrête pas à ces petites douceurs sucrées, elle est sciemment cultivée par l'État.

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Comment concilier les blessures du passé avec la confiance en l’avenir ? Et bien cette opération périlleuse mais à succès passe notamment en Chine par le succès d’un bonbon : le Da baitu ou White Rabbit, un caramel emballé dans un papier blanc orné d’un lapin mondialement connu aujourd’hui qui capitalise pourtant sur son premier âge d’or : l’enfance chinoise dans les pénuries de l’après-guerre, une madeleine socialiste qui triomphe au XXIe siècle.  

Sa recette inventée à Shangaï en 1943 contient tous les ingrédients de la nostalgie qui anime le rapport au passé en Chine : une vieille recette qui par son succès actuel démontre le génie national à entreprendre et à se projeter dans un futur positif.  

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Cette nostalgie contrôlée qui combat sa dimension mélancolique est aujourd’hui le moteur de la revalorisation des passés chinois, un processus qui fait l’objet de l’article d’Angel Pino et Isabelle Rabut dans le dernier numéro de la revue Extrême Orient, Extrême Occident.  

Les espaces de célébration du passé se sont multipliés depuis les années 90

Au-delà du célèbre bonbon au lapin blanc, les espaces de célébration du passé se sont multipliés en Chine depuis les années 1990, emboîtant le pas de ses réussites économiques et de sa nouvelle vitalité nationaliste. Après une politique d’effacement l’histoire est redevenue une source de fierté mais aussi une manne commerciale. Le tourisme a réconcilié, au moins pour un temps, les aspects antagonistes de l’histoire du régime : la rigidité politique, le patrimoine traditionnel et l’expansion économique. Réconcilier la Chine de Mao et de ses successeurs. La restauration de quartiers anciens est entrée dans la politique d’État, avec ses restaurants à thèmes et ses expériences du passé d’abord destinées aux Chinois de la diaspora en visite, le tourisme domestique et international a emboîté le pas de cet appétit à redécouvrir le passé. Avec parfois des surprises troublantes comme ces restaurants consacrés à la Révolution culturelle destinés aux jeunes instruits, exilés forcés en milieu rural, qui peuvent à nouveau y goûter la gastronomie sommaire d’une expérience pourtant peu réjouissante. Les plats d’herbes sauvage, de beignets ou de pain de maïs y sont servis dans un décor révolutionnaire où le rouge occupe une place de choix pour rappeler l’austérité de la diète imposée à cette jeunesse envoyée en rééducation pour rendre leurs esprits conformes aux exigences socialistes. La fréquentation de ce passé gustatif pourrait avoir un caractère purement masochiste sans l’idée qu’elle sous-tend : c’est forts de cette épreuve difficile que ces clients nostalgiques ont pu démontrer leurs qualités dans la Chine post-maoïste. Un art dans la transformation d’un sombre souvenir en expérience positive, « un miroir des succès de la Chine d’aujourd’hui ». Si l’engouement du public est au rendez-vous, il n’implique qu’à la marge un changement de regard sur le passé. Les tabous d’antan semblent perdre de leur force mais cette vision folklorique « désensibilise » les traumatismes du passé. Un passé savamment mis en scène au sein de quartiers-conservatoires entretenus à proximité mais strictement séparés des quartiers contemporains et des fleurons de la modernité. La mémoire du passé y est mise en scène comme un divertissement « dépaysant » qu’on fréquente ponctuellement avec en ligne de mire un apaisement des mémoires où l’histoire et sa complexité ont finalement peu de place. 

Lien :

Pino, Angel, et Isabelle Rabut. « Le commerce de la nostalgie dans la Chine d’aujourd’hui », Extrême-Orient Extrême-Occident, vol. 44, no. 1, 2020, pp. 17-40.

Références

L'équipe

Anaïs Kien
Production