La bienveillance, ce mauvais bon sentiment : épisode 9/23 du podcast Anti-manuel de philosophie

La bienveillance, ce mauvais bon sentiment
La bienveillance, ce mauvais bon sentiment  ©Getty - Pochva
La bienveillance, ce mauvais bon sentiment ©Getty - Pochva
La bienveillance, ce mauvais bon sentiment ©Getty - Pochva
Publicité

Tout n'est pas rose dans le monde du bien-être : la bienveillance fait l'objet de critiques, quand des notions comme l'estime de soi régissent l'univers mi-philosophique mi-développement personnel. Pourquoi la bienveillance est-elle un sujet clivant, son entrée en politique en serait-elle la cause ?

Aujourd’hui, une fois n’est pas coutume : j’aimerais vous parler d’une injonction mi-philosophique mi-développement personnel, qui, figurez-vous, fait déjà l’objet d’énormément de critiques. J’ai nommé : la bienveillance… 

Haro sur la bienveillance

« Formule à la guimauve », « vision bisounours du monde », « dictature des bons sentiments »… Dans le monde magique du bien-être, tout n’est pas rose. Et c’est le cas de la bienveillance. Jugée suspecte, voire hypocrite, taxée d’arrondir les angles au lieu de véritablement prendre soin de l’autre, coupable de vouloir se substituer aux principes politiques de justice, la bienveillance est tombée de son piédestal. En témoigne, par exemple, le livre d’Yves Michaud, Contre la bienveillance (éditions Stock)paru il y a déjà 3 ans… 

Publicité

Elle avait pourtant bien commencé, et force est de reconnaître qu’elle ne semble pas complètement oubliée, au vu du nombre de vidéos, d’articles ou de livres sur le sujet. Entre ses détracteurs et ses partisans, aussi bizarre que cela puisse paraître : la bienveillance serait donc devenue un sujet clivant, pas autant que le voile ou l’écologie, bien sûr, mais il faut quand même voir ce que cette pauvre bienveillance se prend… Moi qui voulais la critiquer pour sa « bien-pensance », me voilà prise de court par cette attaque en règle d’un énième bon sentiment. 

Mais au fond, la question se pose : pourquoi elle, la bienveillance, et pas l’estime de soi, la fragilité ou l’instant présent, tous ces poncifs pseudo-philosophiques pour bien-vivre ? Pourquoi la bienveillance serait-elle pire qu’autre chose ? Y aurait-il une bonne manière de se développer ?

Le bien pour le bien

Emmanuel Macron est l’un des premiers à avoir faire entrer dans l’espace public la bienveillance, et à la populariser comme disposition pas seulement interindividuelle, mais politique.
On pourrait penser que critiquer la bienveillance revient à critiquer sa récupération politique, c’est le cas, je l’ai cité tout à l’heure, du philosophe Yves Michaud. L’égalité et la communauté pâtiraient, selon lui, de la promotion politique de la bienveillance. D’où sa critique. Mais qu’en est-il des autres ? Que reproche-t-on à la bienveillance ? 

J’ai déjà pu citer son côté formel, hypocrite, et pas véritablement empathique ; on pourrait aussi pointer sa marchandisation qui en fait une valeur commerciale, et pas une vertu profonde…
Pour ma part, je lui reprocherais de dissimuler, derrière une disposition affective à l’égard d’autrui, une veille, voire une surveillance d’autrui. Vouloir le bien d’autrui, rien ne me semble plus intrusif et contraire au bien d’autrui (car comment croire que l’on veut le bien d’autrui en le faisant en fait à sa place ?). 

Je crois qu’à la différence, par exemple, de la fragilité, de l’instant présent ou de l’injonction à positiver, la bienveillance ne cache pas sa bonne intention, sa vision optimiste : la bienveillance est bienveillante, elle part d’une bonhomie de l’être humain pour aller vers le bien d’un autre être humain. Et rien d’autre.

Le dégoût de la guimauve

La bienveillance ne souligne pas une défaillance humaine, comme la vulnérabilité, elle ne révèle pas notre impuissance face au temps, elle ne pointe pas nos tendances pessimistes. Non, la bienveillance s’ancre dans le bien, veut le bien, tente le bien. Trop de bien, trop de bon, trop de bon sentiment. 

Ce qui est ainsi paradoxal dans cette attaque de la bienveillance, c’est qu’on la rejette pour ce qu’elle évoque, et pas pour ce qu’elle permet ou pas. Elle est le symbole du bon sentiment, gluant, sucré, écœurant. D’où vient donc cette hypocrisie à se jeter sur le soin, le souci de l’autre, l’empathie, l’écoute ou autre, et à rejeter la bienveillance ?

Je crois qu’au-delà de désigner un bouc émissaire, il se joue, avec cette critique de la bienveillance, le dégoût du bon, comme je l’ai dit : du sucré, de la guimauve, de l’édulcoré. Bien vivre, prendre soin, pourquoi pas, mais en laissant croire qu’on n’est pas naïf sur la noirceur du monde, sur ses propres failles. Pourquoi ne pas assumer un côté culcul, bien-pensant, rose, bisounours ? Je me pose aussi la question à moi : pourquoi toujours s’en prendre au bien-pensant, au bien, et ne pas revendiquer son amour de la guimauve ?

Sons diffusés :

  • Extrait d'un interview d’Emmanuel Macron, Public Sénat, 2016
  • Extrait d'une vidéo de la chaîne Youtube Les défis des filles zen par Mylène Muller, La bienveillance au quotidien en 6 clés
  • Extrait d'un interview d’Yves Michaud à l’occasion de la parution Contre la bienveillance, librairie Mollat, 2016