L'aveu de Raskolnikov (John Gielgud) , adaptation théâtrale de "Crime et châtiment" de Dostoïevski (1946)
L'aveu de Raskolnikov (John Gielgud) , adaptation théâtrale de "Crime et châtiment" de Dostoïevski (1946) ©Getty - Denis De Marney
L'aveu de Raskolnikov (John Gielgud) , adaptation théâtrale de "Crime et châtiment" de Dostoïevski (1946) ©Getty - Denis De Marney
L'aveu de Raskolnikov (John Gielgud) , adaptation théâtrale de "Crime et châtiment" de Dostoïevski (1946) ©Getty - Denis De Marney
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De Dostoïevski à Foucault, des confessions publiques aux confidences sur le divan, le philosophe Jérôme Porée explore le phénomène de l’aveu.

 Confessions publiques, confidences sur le divan, exercices d’autocritique ou excuses devant la justice, pourquoi un tel phénomène de l’aveu ? Morale, droit, religion, politique, pourquoi est-il devenu un fait social total ? 

Certes, l’accroissement du domaine public avec les réseaux sociaux, l’entremêlement entre domestique et politique, ou l’exigence de transparence, peuvent expliquer en partie cette importance de l’aveu, cette importance d’être visible et lisible, d’un bloc et en toute cohérence… 

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Mais que dit l’aveu ? Si celui qui avoue a tout du coupable, l’aveu, lui, est-il forcément suspect ? 

Crime et châtiment, le roman de Dostoïevski de 1866, peut apparaître comme l’exemple par excellence de l’aveu. C’est l’exemple auquel recourt le philosophe Jérôme Porée dans sa Phénoménologie de l’aveu, court essai paru chez Hermann, qui veut faire parler l’aveu lui-même, et pas forcément la psychologie de celui qui avoue ni notre époque si tentée, comme je l’ai dit, par les confessions… 

Mais revenons à Crime et châtiment comme l’illustration parfaite de l’aveu : ce qui compte dans ce roman, ce sont certes les raisons du crime (ou leur absence) et le crime lui-même commis par Raskolnikov, mais c’est aussi l’aveu de Raskolnikov et ce qu’il révèle de la culpabilité du héros et de la culpabilité en général. Avec cette question : à quel moment est-on coupable ? 

On pourrait dire, dans le cas de Raskolnikov, qu’il devient coupable au moment même du crime, dès qu’il tue Aliona Ivanovna, la vieille usurière, mais n’est-ce pas aussi quand il reconnaît et avoue son crime ? C’est une des questions que pose l’aveu : ne serait-il pas, au fond, la véritable cause de la culpabilité ? N’est-ce pas l’aveu qui rend coupable plus que le mal commis ?  

Que fait Raskolnikov quand il avoue, Rousseau quand il se confie ou Saint-Augustin, comme on l’a entendu déclamé par Gérard Depardieu, quand il se confesse à Dieu ? C’est bien la question : quand on avoue, on ne fait pas que dire, on fait aussi quelque chose, on accomplit aussi un acte, pour nous et aux yeux des autres. Mais qu’est-ce qu’on accomplit-on comme acte ? Et aux yeux de qui ? 

Les aveux semblent présupposer qu’il y a eu une faute, qu’il s’agit de l’expier et de la réparer. Mais se fait-on coupable ou devient-on innocent, et pour les autres ou pour soi ? Rousseau, par exemple, ne semble s’adresser qu’à lui-même dans ses Confessions, et pour se déculpabiliser, Saint-Augustin, au contraire, s’abandonne à Dieu, il se confie à lui dans tous les sens du terme, mais pour enfoncer le clou… 

Mais peut-on tout avouer ? Une confession peut-elle être totale, comme l’aimeraient Rousseau et Saint-Augustin ? 

Peut-on tout avouer ? Et vouloir tout avouer ? L’une des grandes idées de Foucault était de dire que l’aveu avait le tort de rendre forcément coupable son auteur, une autre, de l’époque, est de céder à la tentation de l’innocence : tout dire pour éviter d’être coupable… 

Mais que faire des gens, comme le personnage de Mathieu Amalric dans Rois et reine d’Arnaud Desplechin, qui ne veulent pas se dire coupable ni s’innocenter, qui ne veulent pas se confesser ? C’est l’idée, pour le coup, de Jérôme Porée, dans cet essai : défendre l’aveu mais en réhabilitant tout l’inavouable qu’il comporte. On ne dira jamais tout, mais notre acte en dira beaucoup de nous. 

L'équipe

Géraldine Mosna-Savoye
Géraldine Mosna-Savoye
Marianne Chassort
Collaboration