Stéphan Audran dans le film La femme infidèle (1969)
Stéphan Audran dans le film La femme infidèle (1969) ©Getty - Allied Artists
Stéphan Audran dans le film La femme infidèle (1969) ©Getty - Allied Artists
Stéphan Audran dans le film La femme infidèle (1969) ©Getty - Allied Artists
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L’actrice, disparue cette semaine, avait, dit-on, un jeu « discret », mais comment est-il possible de jouer discrètement ?

J’ai envie de vous parler de l’actrice Stéphane Audran et de ce qu’on a dit sur elle… Avec « bourgeoise », « sophistiquée » et « distante », est en effet revenu ce mot de « discrète » pour qualifier son jeu.

Ce terme m’a frappé parce qu’il permet de se demander ce que veut dire « jouer » pour un acteur ou une actrice… Comment jouer discrètement, d’abord ? Et puis : qui est en jeu ? De qui parle-t-on quand on évoque la discrétion de Stéphane Audran, d’elle ou de ses personnages ? Au fond, ma question est celle-ci : qu’est-ce qui revient à l’acteur, de quoi est-il l’auteur ? Et même plus largement, pour tous, de quoi est-on l’auteur, que montre-t-on de soi quand on se montre aux autres ? 

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Peut-on jouer la discrétion, et comment ? On pourrait penser, en écoutant cet extrait de La femme infidèle de Claude Chabrol (sorti en 1969), qu’il suffit de ne rien dire pour être discret. Ce serait bien sûr trop facile, tout est plutôt une question de présence, muette ou pas. Mais la question se repose quand même : comment être présent (mais) discrètement ? 

En 2013, le philosophe Pierre Zaoui réfléchissait justement sur la discrétion et proposait « un art de disparaître » (le livre reparaît d’ailleurs dans une nouvelle édition dans quelques semaines). A une époque d’exhibition, l’idée développée est de préférer l’effacement à la mise en scène de soi. 

Mais sur une scène, dans un film, et même face à d’autres, comment ne pas se mettre en scène ? Peut-on se montrer à la fois mystérieux et réservé ? Comment donc montrer le contraire de l’exhibition ? 

Comme dans La femme infidèle, dans ce film Le boucher, puis dans les deux films suivants de Claude Chabrol, La rupture et Juste avant la nuit, Stéphane Audran interprète une femme qui s’appelle Hélène. 

C’est le « cycle d’Hélène » ou le « cycle pompidolien » de Chabrol, où Hélène désigne le stéréotype de la femme bourgeoise, froide et hautaine. Et pour le jouer, Stéphane Audran mise sur la distance et le calme, plutôt que sur la spontanéité de la Nouvelle vague notamment… 

Elle tranche ainsi parce qu’elle montre une absence de réactivité et d’enthousiasme aussi. Tout ce qui serait de l’ordre de l’émotion apparaît précisément parce qu’il n’y en a pas, parce qu’elle est discrète, plus que discrète. La discrétion est paradoxalement remarquée, et c’est aussi ce qu’on entend dans cet extrait : 

Cette fois-ci on quitte Chabrol pour Buñuel et « Le charme discret de la bourgeoisie ». Le personnage de Stéphane Audran, comme les autres, se contente d’asséner des éléments de langage, propre aux discours bourgeois. On assiste autant à la discrétion crasse comme distinction sociale qu’à une discrétion frappante du jeu. 

En fait, on a ici l’illustration inverse du « paradoxe du comédien » développé par Diderot. Diderot soutenait qu’un bon comédien ne devait rien sentir pour jouer et faire apparaître au mieux les sentiments qu’il interprète. Ici, on a l’inverse : ressentir des émotions, soi, pour soi, mais ne rien en montrer, se contenter de jouer un jeu social. 

Ma question de départ, avec le jeu de Stéphane Audran qu’on a qualifié de « discret », était de voir ce qu’un acteur ou une actrice pouvait montrer de lui ou d’elle aux autres, question qui s’applique à tous : dès qu’on est face aux autres, que peut-on montrer de soi ? Comment faire coïncider acteur et auteur ? L’alternative est la suivante : se montrer tout en étant discret ou se cacher en jouant nécessairement un jeu… Mais il y a une 3ème hypothèse aussi : être soi en jouant.

EXTRAITS : 

-LA FEMME INFIDELE (1969)

-LE BOUCHER (1970)

-LE CHARME DISCRET DE LA BOURGEOISIE (1972)

 - INA (1971) : Stéphane Audran et Claude Chabrol à leur domicile   

L'équipe

Géraldine Mosna-Savoye
Géraldine Mosna-Savoye
Marianne Chassort
Collaboration