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Vincent Kessler
Vincent Kessler
© Reuters

Clichy-sous-Bois, dix ans après, notre chaîne revient toute cette semaine sur les émeutes déclenchées par la mort de deux adolescents, Bouna Traoré et Zyed Benna, qui tentaient d’échapper à un contrôle de police. En guise d’ouverture, vous avez repéré dans la presse les analyses et les éclairages que le souvenir de ces événements a suscités.

Dans les pages Idées de Libération , le sociologue Thomas Kirszbaum évoque une occasion manquée de repenser la politique de la ville. Il rappelle que des émeutes antérieures, celles de Vénissieux en 1981 et de Vaulx-en-Velin en 1990 avaient déclenché un tel réexamen, alors que « le grand paradoxe des révoltes de 2005, c’est qu’elles ont été infiniment plus violentes, durables et généralisées, et qu’elles n’ont débouché sur aucune remise en cause profonde de la politique de la ville. » Rappelant que celle-ci ne représente que 0,3% des dépenses de l’Etat pour 10% de la population, il déplore qu’elle se résume à la création des « zones franches urbaines » et à la rénovation des quartiers, soit à une « politique cosmétique ». « Avec la rénovation urbaine – estime-t-il – nous avons poussé très loin la déconnexion entre le traitement physique des lieux et la promotion des gens, c’est-à-dire l’accès des habitants aux ressources qui déterminent leurs parcours scolaires, puis professionnels et résidentiels. » Selon lui, il faudrait « travailler sur les freins, notamment discriminatoires, qu’opposent les sociétés et institutions locales aux populations des cités ». Et surtout actionner le levier de la redistribution sociale, dont « c’est peu dire qu’elle n’est pas au goût du jour ». Évoquant la vogue récente du concept et de la pratique de l’empowerment, la « capacitation » ou « responsabilisation » qui augmenterait le « pouvoir d’agir » dans le cadre des politiques urbaines, comme dans l’aide au développement ou la lutte contre la pauvreté, le sociologue rappelle que « des associations et collectifs d’habitants n’ont pas attendu qu’on en parle pour le pratiquer! Mais c’est souvent en marge des politiques publiques » comme on peut le voir avec les conseils citoyens institués par la loi Lamy de 2014, en cours de création et qui « arrivent trop tard pour peser sur les orientations locales de la politique de la ville qui, une fois de plus, ont été décidées sans la société civile ». L’autre levier serait l’intégration démocratique de ces quartiers, en s’appuyant davantage sur leurs élites sociales, qui « ne trouvent pas leur place dans les processus de décision locaux et nationaux ».

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Une intégration démocratique qui pourrait inclure le droit de vote des étrangers aux élections locales, vieux marronnier de la gauche, la gauche dont Jean Daniel et Edgar Morin se demandent dans les pages Débats de * L’Obs * s’il ne faut pas désespérer sur cette question...

Nos deux sages estiment que « contrairement à ce qu’on dit, la machine à intégrer n’est pas morte » mais qu’elle connaît des blocages depuis que Sarkozy « a couvert du mot de « musulman » des gens qu’on voyait comme des Arabes, des Algériens ou des Marocains ». Pour Edgar Morin, il faudrait inscrire dans la Constitution le caractère multiculturel de notre pays, qui « a intégré déjà tant de différences ». Pas sûr que ça suffise à régler le problème…

Les chantiers de la rénovation urbaine, dont on parlait à l’instant, font miroiter à certains l’aubaine de rackets proportionnels aux millions engagés par les grandes entreprises du BTP

C’est ce qu’ont enquêté Lorraine de Foucher et Soren Seelow pour Le Monde dans les quartiers Nord de Marseille**.** Sous couvert de « protection », des gangs mafieux menacent de diverses exactions si ces entreprises n’ont pas recours à leurs services fictifs, ou n’embauchent pas des jeunes du quartier. Pourtant celles qui interviennent dans le cadre de cette politique ont l’obligation de réserver 5% des heures travaillées à leurs habitants et à Marseille, sur le chantier de la rocade qui doit désenclaver les quartiers Nord, ce chiffre atteint 15%. Pour acheter la paix sociale les entreprises recrutent donc au delà de ces quotas, et parfois, comme en témoigne un chef de chantier « des joyeux lurons qui fumaient des pétards et buvaient des bières. Ils n'étaient pas méchants, mais ingérables. » Le surcoût qui en résulte, le ralentissement des travaux dû aux dégradations, ce sont au final les habitants de ces quartiers populaires qui en subissent les conséquences. Une unité spéciale de la police a été créée pour mettre fin à cette situation, qui a engrangé quelques succès. « Du goudron et des thunes », c’est le titre de cette ahurissante enquête.

Jacques Munier

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Jacques Munier
Production
Didier Pinaud
Collaboration