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Jürgen Habermas
Jürgen Habermas
© Radio France - J. Tricard

Philosopher par gros temps, c’est à cela que nous invitent les pages Idées du Monde, avec notamment Habermas, Michael Walzer ou Marcel Gauchet **

Pour ce dernier, la réactivation du fondamentalisme islamique est paradoxalement « le signe d'un processus de* " sortie de la religion "* , inséparable d'une mondialisation qui achève son expansion ». C’est également l’avis de Jürgen Habermas qui estime que si « le fondamentalisme djihadiste a certes recours dans ses manières de s'exprimer à tout un code religieux, il n'est en rien une religion. Il pourrait recourir, à la place du langage religieux qu'il utilise, à n'importe quel autre langage religieux, et même à n'importe quelle idéologie promettant une justice rédemptrice ». Revenant sur « l'origine de ce potentiel de conflit explosif et momentanément non maîtrisé du Proche-Orient – de l'Afghanistan et de l'Iran jusqu'à l'Arabie saoudite, l'Egypte et le Soudan », il rappelle que, depuis la crise de Suez en 1956, cette région du monde, « heurtée à un héritage de l'époque coloniale à la fois artificiel et fait de déchirements », a été l’enjeu de politiques américaines, européennes et russes déterminées « presque exclusivement par des intérêts géopolitiques et économiques » et qui ont tiré profit des conflits locaux sans jamais stabiliser quoi que ce soit. C’est évidemment le cas de la politique de Georges W. Bush, qui a instrumentalisé l’opposition immémoriale entre sunnites et chiites pour les résultats que l’on sait, dont la situation actuelle est une conséquence directe. Et c’est dès lors ce qu’il désigne comme une même forme de « pathologie sociale » qui affecterait à la fois les jeunes générations des pays arabes lorsqu’ont échouées toutes les tentatives politiques, et celles de nos populations immigrées, où « de petits criminels isolés » peuvent devenir « les héros pervers de commandos de tueurs téléguidés ». « A côté de la chaîne de causalité qui conduit en Syrie – insiste le philosophe – il en existe une autre, qui attire l'attention sur les destins ratés de l'intégration dans les foyers sociaux de nos grandes villes. »

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Le philosophe américain Michael Walzer considère, quant à lui, que « nous ne sommes pas responsables des crimes de ces exaltés et c'est – je cite - une stupidité idéologique de blâmer l'Occident pour les horreurs de la guerre religieuse. Dans chacun des pays que nous avons envahis – ajoute-t-il – il y avait des forces sociales qui auraient pu rejoindre les démocrates et les libéraux laïques, et qui auraient pu gagner s'il n'y avait eu ce retour (inattendu) de la religion ». L’auteur de Guerres justes et injustes rappelle également la différence de nature entre la guerre et la lutte contre le terrorisme, qui renvoie au travail de la police, dont les règles d’engagement sont très différentes de celles d’une armée. Et s’il est vrai que dans une guerre civile, « les libertés civiques peuvent être suspendues, cette situation ne s’applique à aucun État occidental. Prenons garde aux politiciens d’extrême droite qui veulent nous défendre dans une « guerre » qui n’a pas lieu, prévient-il avant d’ajouter : « Nous qui ne sommes ni soldats ni policiers, nous les intellectuels, nous devons plaider la cause de l'Etat sans dieux, unique endroit possible où les croyants et tous les autres peuvent vivre en paix. »

Les mots ont toute leur importance dans la situation qui est la nôtre, on le fait souvent remarquer en ce moment. David Caviglioli évoque dans * L’Obs * les analyses du philosophe Sud-africain Philippe-Joseph Salazar, spécialiste de la rhétorique islamiste

On peut voir un modèle de cette rhétorique dans le communiqué par lequel l’Etat islamique a revendiqué les attentats de Paris, rédigé – je cite « dans ce français orientaliste fait d’arabesques et de circonlocutions », une langue hyperbolique que l’écrivain algérien Boualem Sansal décrit comme « un chant sidéral et envoûtant », truffé d’archaïsmes ringards… « Le grand attrait du montage rhétorique du califat - explique Salazar – c’est de provoquer chez sa cible un sentiment d’élévation. » Ainsi « L’image, l’analogie, la répétition, l’envolée lyrique valent comme une preuve logique… »

Jacques Munier

habermas derrida
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A lire aussi

Jacques Derrida et Jürgen Habermas

Le « concept » du 11 septembre

Dialogues à New York (octobre-décembre 2001)

Présentés et commentés par Giovanna Borradori

« Dans les semaines qui suivirent le « 11 septembre » 2001, Jacques Derrida et Jürgen Habermas se revirent à New York. Ils acceptèrent tous deux la proposition d’une collègue et amie, Giovanna Borradori. Il s’agissait de répondre, au cours d’un entretien avec elle, à des questions analogues et de type philosophique, au sujet de ce qu’on appelle le « 11 septembre ». Présenté, analysé et commenté par Giovanna Borradori, l’ensemble de ces échanges prit la forme d’un ouvrage d’abord publié aux États-Unis (Philosophy in a Time of Terror, 2003).

Jacques Derrida a pris l’initiative d’un nouveau titre en français. Il a voulu souligner le caractère philosophique des entretiens, certes, mais surtout attirer l’attention, sous la surveillance vigilante des guillemets, sur les difficultés qu’on rencontre lorsqu’on tente de former le « concept » d’une « chose » nommée par sa seule date, le « 11 septembre ». Il faut se porter au-delà de ce qu’une sorte de consensus universel ou de prétendu sens commun (langage quotidien, média, stratégie et rhétorique géo-politiques) tient pour un « événement majeur ». Qu’est-ce donc aujourd’hui, un « événement majeur » ? Telle est la question.

Pour la déployer, pour amorcer et problématiser la formation d’un tel « concept », ledit « 11 septembre », il faut prendre en compte plus d’une mutation en cours, remettre en cause un grand nombre de notions et de pseudo-évidences, qu’il s’agisse de la « terreur », du « terrorisme » (national, international, ou d’État) et de ses « nouvelles technologies », de la notion de « guerre », du passé et de l’avenir de la souveraineté, du droit international et de ses institutions (onu et Conseil de Sécurité), des « fondamentalismes », de l’histoire et des limites du concept de tolérance, etc. » Présentation de l’éditeur

SOMMAIRE

Introduction : Le terrorisme et l'héritage des Lumières, Habermas et Derrida

I. Fondamentalisme et terreur, un dialogue avec Jürgen Habermas

La reconstruction du concept du terrorisme selon Habermas

II. Auto-immunités, suicides réels et symboliques, un dialogue avec Jacques Derrida

La déconstruction du concept de terrorisme selon Derrida

Habermas voyait dans le terrorisme la conséquence du choc produit par la modernisation qui s'est propagée à travers le monde à une vitesse phénoménale : « Le monde occidental dans son ensemble sert de bouc émissaire aux pertes, bien réelles, que connaît le monde arabe du fait de processus de modernisation radicalement accélérés, et qui font souffrir une population en l'arrachant à ses traditions culturelles. Ce qui, dans des circonstances plus favorables, a pu être ressenti en Europe comme un processus de destruction créatrice ne laisse entrevoir, dans d'autres contrées, aucune compensation à la douleur causée par la destruction des formes de vie coutumières, même pour les générations à venir . » p. 64

A partir des attentats du 11 septembre, il faudrait parler de terrorisme global, qui porte "les traits anarchistes d'une révolte impuissante en ce qu'il est dirigé contre un ennemi qui, dans les termes pragmatiques d'une action obéissant à une finalité, ne peut absolument pas être vaincu. Le seul effet possible est d'instaurer dans la population et auprès des gouvernements un sentiment de choc et d'inquiétude. D'un point de vue technique, la grande sensibilité de nos sociétés complexes à la destructivité offre des occasions idéales à une rupture ponctuelle des activités courantes, capables d'entraîner à moindres frais des dégâts considérables. Le terrorisme global pousse à l'extrême deux aspects : l'absence de buts réalistes et la capacité à tirer son profit de la vulnérabilité des systèmes complexes."

Sur le mot "guerre" : « Même si le mot "guerre" est moins sujet à quiproquo et, d'un point de vue moral, moins sujet à contestation que le discours évoquant la "croisade", la décision de Bush d'en appeler à une "guerre contre le terrorisme" m'apparaît être une lourde erreur, tant du point de vue normatif que du point de vue pragmatique. Du point de vue normatif, en effet, il élève ces criminels au rang de guerriers ennemis et, du point de vue pragmatique, il est impossible de faire la guerre - si tant est qu'on doive conserver à ce terme un quelconque sens défini - à un "réseau" qu'on a toutes les peines du monde à identifier. »

L'important, pour Habermas, c'est l'esprit des Lumières - la conception des Lumières qui est celle de Kant... Ainsi, l'accent mis sur l'argumentation rationnelle comme ultime condition de la justice constitue le cœur de l'approche philosophique... C'est pourquoi l'Europe "doit utiliser ses atouts, à savoir son potentiel autocritique, sa capacité d'autotransformation; elle doit se relaviser elle-même eu égard à l'altérité, à ce qui est étranger et avant tout à ce qui est incompris, et elle doit le faire plus radicalement qu'elle ne l'a jamais fait. C'est le contraire de l'eurocentrisme. Il reste que c'est à nous de surmonter cet eurocentrisme et que nous n'y parviendrons qu'en nous inspirant du meilleur de l'esprit européen" .

Didier Pinaud

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