Jean-Paul Sartre, avril 1970
Jean-Paul Sartre, avril 1970
Jean-Paul Sartre, avril 1970 ©Getty
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Résumé

« Situations », les textes d’intervention du philosophe dans l’actualité et les débats de son temps paraissent dans une nouvelle édition augmentée.

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Le volume Situations, V (Gallimard), couvre une dizaine d’années cruciales, avec la guerre d’Algérie, la déstalinisation en URSS ou l’insurrection de Budapest. C’est une traversée de l’époque, précise et documentée, un ensemble que Sartre considérait « comme une part essentielle de son œuvre, celle qui avait le plus de chances de lui survivre ». Et de fait, ces textes parus dans sa revue Les Temps Modernes ou d’autres journaux et publications dénotent un souci de l’information exacte ou de la mise en perspective historique qui n’empêche pas l’engagement, lequel est servi par une langue nerveuse et acérée, toujours « en situation » et qui semble prendre le lecteur à témoin, le tirer constamment par la manche. Sur le colonialisme, dès le début des « évènements » en Algérie, Sartre fait le point. « Le colonialisme est un système » revient en détail sur l’origine de l’entreprise coloniale qui peinait à définir un projet, si ce n’est de relocaliser des inactifs ou des indésirables. Puis avec l’expansion industrielle et commerciale sous le Second Empire, la prédation se met en place : « c’est le capitalisme lui-même qui devient colonialiste ». Non pas au bénéfice des populations autochtones, mais dans l’objectif de créer un nouveau marché, celui des colons qui feront main basse sur la terre, notamment par l’imposition du Code civil et de ses dispositions sur l’héritage, de manière à « émietter » la propriété le plus souvent collective « pour permettre aux spéculateurs de la racheter peu à peu ».

En savoir plus : Sartre, "L'Être et le Néant"

 Résultat pour les Algériens : « on a brisé l’ossature de l’ancienne société tribale sans rien mettre à sa place ». Et leurs cultures vivrières reculent « d’année en année vers le sud présaharien », au plus loin des bonnes terres. Face au plan de réformes de Guy Mollet appelé pour éteindre l’incendie qui couve, et à l’intransigeance des colons qui parlent déjà d’abandon, Sartre n’a qu’une réponse : « il n’y a pas à abandonner ce que nous n’avons jamais possédé ». Autre sujet à l’ordre du jour : l’insurrection de Budapest, fin 1956. La livraison des Temps Modernes en janvier 1957 lui est entièrement consacrée. En tête un long article de Sartre intitulé « Le fantôme de Staline » qui fait le lien entre la déstalinisation et l’émergence de mouvements de contestation en Europe centrale. La mort de Staline a ouvert une période nouvelle, c’est le principal facteur de cette évolution politique. 

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La déstalinisation, à l’origine, fut une découverte plutôt qu’une décision : délivrés de la grande ombre stalinienne, les dirigeants perdirent à la fois la toute-puissance et la servitude… 

L’analyse existentielle

Dans ce volume des Situations paraît également le texte sur André Gorz, ami de Sartre et contributeur régulier des Temps Modernes, dont les ouvrages sont devenus des références de l’écologie politique. Un article empreint d’empathie, qui commence par évoquer sa voix, « sourde, égale et courtoise ». « À qui appartient-elle ? À personne. On dirait que le langage s’est mis à parler seul. De loin en loin, il arrive que le mot Je soit prononcé… » Et si « quelqu’un est là », il se tait, mais « chaque proposition le recompose et le désigne ». Sartre aurait été à deux doigts d’écrire là une « analyse existentielle », comme il l’avait fait ou le fera avec Baudelaire, Mallarmé, Genêt et Flaubert. Ce concept de psychanalyse existentielle est à l’origine de ses essais les plus originaux de critique littéraire. Dans un livre qui vient de paraître aux éditions du Cerf sous le titre Sartre et le mystère en pleine lumière, Raoul Moati explore en détail cette curieuse chimère d’une psychanalyse, non pas de l’inconscient mais de la conscience, et de ses strates successives et immanentes de vécu, depuis la plus tendre ou rugueuse enfance. Son but est de rendre compte de la difficile progression des chemins de la liberté en chacun. Sa plus grande réussite est sans doute le livre sur Flaubert, L’Idiot de la famille. Dans un va-et-vient constant entre l’œuvre et la vie, l’enquête éclaire la genèse de l’écriture et, par elle, la formation de la personnalité de l’écrivain comme auteur littéraire. Ainsi que le contexte social, en l’occurrence la petite bourgeoisie des années 1830, puis celui d’Emma Bovary, une réalité également refusée, déniée et transcendée dans le rêve ou la création par les deux – personnage et auteur – selon la formule bien connue de Flaubert : « la Bovary, c’est moi ». Dans la dernière livraison de la revue Les Temps Modernes, Gérard Lebrun analyse à cette aune le retour amont sans complaisance effectué par Sartre dans Les mots. Comme pour Flaubert, sa vocation littéraire est née dans le conflit avec sa condition infantile. Dans des aveux obscurs et transparents, il confesse avoir appris à se voir à travers les yeux des adultes comme « ce monstre qu’ils fabriquent avec leurs regrets ». Une pénible mais féconde auto-analyse : « J’étais rien » et « je refilai à l’écrivain les pouvoirs sacrés du héros ». Aujourd’hui, « ce vieux bâtiment ruineux, mon imposture, c’est aussi mon caractère : on se défait d’une névrose, on ne se guérit pas de soi. »

Par Jacques Munier

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