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Laszlo Nemes et Geza Röhrig, Cannes
Laszlo Nemes et Geza Röhrig, Cannes
© Reuters - Regis Duvignau

C’est aujourd’hui que sort le film de Laszlo Nemes « Le fils de Saul » et la presse souligne le défi d’un sujet difficile voire impossible : les Sonderkommandos du camp d’Auschwitz...

Vous vous souvenez de la sentence de Jacques Rivette sur le film de Gillo Pontecorvo « Kapo », une phrase qui avait marqué Serge Daney au point qu’il affirme lui devoir sa vocation de critique : « Voyez le plan où Riva se suicide en se jetant sur les barbelés électrifiés : l’homme qui décide à ce moment de faire un travelling avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris. » Toutes les reconstitutions cinématographiques forcément esthétisantes ou apprêtées de la Shoah manquent au serment du philosophe Theodor Adorno selon lequel la poésie est impossible après Auschwitz. Mais il y a eu Paul Celan, Nuit et brouillard et Claude Lanzmann. Dans le dossier que L’Express a consacré au film, le cinéaste explique comment il a relevé le défi de la fiction : « réduire le plus possible le champ visuel en faisant le portrait d’un seul homme sur une seule journée » car les vues panoramiques permettent « au spectateur de rester à l’extérieur ». Dans L’Obs , il précise avoir fait le choix de la pellicule « pour éviter cette uniformité, cette stabilité que donne au film le numérique », et s’être limité à l’usage d’un seul objectif, le 40 mm qui restitue la vision moyenne de l’œil humain : « l’idée directrice était de toujours rester avec Saul, au plus près de lui, de ne rien montrer que lui-même ne puisse voir ». Saul appartient à ces brigades chargées de conduire les déportés dans les chambres à gaz et de convoyer les corps vers les fours crématoires. Témoins vivants de la solution finale ces hommes étaient voués à la mort au bout de quelques mois. Parmi les victimes gazées un enfant respire encore avant d’être étranglé. Saul croit reconnaître en lui son fils et se refuse à l’enfourner, déterminé qu’il est à l’ensevelir selon les règles juives. C’est l’élément fictionnel du film, qui s’inspire par ailleurs des témoignages écrits, les « rouleaux d’Auschwitz », enfouis dans la terre du camp pour mémoire avec quelques photos prises à la dérobée par les forçats des Sonderkommando.

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*Dans les pages Débats du * Monde , Jacques Mandelbaum revient sur la question épineuse de la représentation de la Shoah et des controverses qu’elle a suscitées

Rivé comme sur des rails à sa thèse de l’impossibilité de figurer l’Holocauste en images, ce pourquoi il avait choisi la forme documentaire et le présent du temps de la mémoire et du témoignage pour « Shoah », Claude Lanzmann a pourtant tressé des lauriers à Laszlo Nemes :« Il est jeune, intelligent, beau, et il a fait un film dont je ne dirai jamais aucun mal », a-t-il décrété en manière d’Imprimatur pour cette seule raison que « Le Fils de Saul est l'anti-Liste de Schindler ». Mais il avait auparavant dénié le droit de parole et d’analyse des représentations au philosophe Georges Didi-Huberman pour un livre sur les photographies arrachées à l’angle mort, intitulé « Images malgré tout », quatre clichés saisis au péril de leur vie par les membres du Sonderkommando au crématoire V d'Auschwitz-Birkenau qui – je cite « s'adressent à l'inimaginable, et le réfutent de la manière la plus déchirante qui soit. » L’impénitent spécialiste des images récidive aujourd’hui dans une longue lettre ouverte au réalisateur du Fils de Saul, publiée aux Éditions de Minuit sous le titre « Sortir du noir ». « Depuis la salle obscure, pendant la projection, j’ai eu quelquefois envie, non pas de fermer les yeux, mais que tout ce que vous mettiez en lumière dans ce film retourne, pour un temps si bref soit-il, au noir… Quelle épreuve, en effet, que cette foule d’images et que cet enfer de sons rythmant inlassablement votre récit ! » « Les dialogues, les invectives en toutes langues, les hurlements mêlés des bourreaux et des victimes, les souffles exténués, tout cela crée un terrifiant maelström sonore. » Le philosophe évoque aussi des images-panique qui semblent conçues par les mouvements de caméra « pour suivre la peur dans sa course, excluant du coup toute esthétique du tableau, du plan fixe ». Et le geste d’Orphée qui « s’ouvre la nuit en vouant toute sa vie à sortir du noir un seul être aimé ».

Jacques Munier

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Jacques Munier
Production
Didier Pinaud
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