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Résumé

Que pensent les intellectuels américains de la victoire de Donald Trump ?

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Le Point a recueilli les propos de grands romanciers : Russell Banks, John Irving, Colum McCann ou Philip Roth, qui dans « Le complot contre l’Amérique », imaginait l’élection en 1940 d’une célébrité médiatique, l’aviateur Lindbergh, fasciné par les dictateurs d’extrême-droite. Un désastre annoncé qu’un accident d’avion épargna opportunément au pays… Pour Richard Ford, « Donald Trump n’est personne. Il n’est qu’en apparence un être humain pensant. Trump n’est que l’image de Trump. » L’écrivain ajoute qu’il lui donne, comme les pubs qu’on regarde à moitié endormi, « un pénible sentiment d’irréalité. Cette même irréalité, cette difficulté à être et à penser ce que nous sommes. Trump est notre symptôme, celui du mal américain. » Dans Le Monde, Paul Berman estime que les institutions comme la presse, les universités, les syndicats, qui pesaient auparavant sur l'opinion, n'exercent plus la même influence aux Etats-Unis, ce qui a fait le lit de la victoire du milliardaire populiste. Par ailleurs, si les journalistes, les instituts de sondage, et même les dirigeants du Parti républicain n’ont pas su prévoir son succès, c’est peut-être parce que nombre de ses électeurs ne sont pas de ceux qui répondent aux sondages, mais surtout « parce que l'analyse politique fonctionne sur un principe unique, qui est celui de l'analogie historique ; or rien dans l'histoire américaine n'est analogue au succès de Trump », qui est « sans précédent, et c'est pour cela que personne dans la classe politique n'a prédit qu'il réussirait ». Le phénomène nouveau auquel son triomphe est dû, c’est donc « un effondrement culturel », celui « des diverses institutions dont l'influence permet aux gens de prendre des décisions politiques intelligentes ». Pour Paul Berman, « l'effondrement le plus évident est celui qui s'est produit dans le journalisme américain – un effondrement économique des journaux, qui a conduit une vaste portion du public à se forger une opinion à partir des médias sociaux, de la rumeur ou des insinuations de sectes politiques ultradroitières jusqu'ici marginales ». Et comme personne n’a pu prévoir l’ascension de quelqu’un comme Trump, « personne ne peut prédire ce que seront les conséquences de sa victoire ». Les pages débats du quotidien du soir sont entièrement consacrées à ce « saut dans l’inconnu », une expression qui se répand et qui a de quoi faire frémir s’agissant de la première puissance mondiale. François Cusset, le spécialiste de la French Theory – l’influence de la pensée française dans les universités américaines – résume les conséquences en chaîne de la démission de la démocratie politique dans le pays qui s’en voulait le modèle planétaire, et « la théorie des dominos fait froid dans le dos. Parmi les aspects possibles d'un " effet Trump ", il y a non seulement la nouvelle marge de manœuvre internationale de Moscou, les tensions que pourrait déclencher en Asie ou en Afrique le désengagement militaire américain, et l'échec de la lutte contre le réchauffement climatique, mais aussi, à court terme, la contagion des tentations référendaires pour la sortie de l'Union européenne et la victoire, dans plusieurs pays, des mêmes chantres du populisme et de la xénophobie ».

L’addition promet d’être salée, et même saumâtre… Certains avancent que le réalisme du pouvoir devrait atténuer l’extrémisme des arguments de campagne

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On verra, mais en matière de politique intérieure, une tendance de fond n’encourage pas un tel optimisme. « Le succès paradoxal du milliardaire dans l'électorat ouvrier replace sa victoire dans une tradition américaine : ethniciser les conflits de classe pour mieux s'en débarrasser » Comme le rappelle Denis Lacorne, le sociologue allemand Werner Sombart publiait en 1906 un ouvrage intitulé : Pourquoi le socialisme n'existe-t-il pas aux Etats-Unis ? « L'auteur constatait que les conflits de classe opposant les ouvriers aux possédants étaient moins nombreux et moins visibles aux Etats-Unis qu'en Europe ». Son hypothèse reste d’une brûlante actualité : « les ouvriers américains n'ont pas de conscience de classe parce que les rapports entre le capital et le travail ont été ethnicisés ». Opposer les immigrés anciens (Anglais, Allemands, Irlandais) aux plus récents – les Polonais, les juifs, les Italiens – pour leur faire endosser la responsabilité de leurs déboires, est de bonne politique démagogique. « D'où l'immense succès des " nativistes ", de la Ligue contre l'immigration et d'autres groupes qui firent pression sur le Congrès pour qu'il adopte les grandes lois sur les quotas des années 1920. » Et c’est ainsi que les chemises et les cravates Trump sont fabriquées au Mexique ou en Chine, mais que le milliardaire peut engranger les voix des ouvriers victimes de la mondialisation et du déclin des industries manufacturières.

Par Jacques Munier

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