"Il y a déjà trop de livres..."
"Il y a déjà trop de livres..."
"Il y a déjà trop de livres..." ©Getty - S. Karpukhin
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Résumé

Le Centre national du livre (CNL) vient de publier les résultats de son baromètre Ipsos « Les Français et la lecture ». En 2020, ceux-ci ont moins lu dans l’ensemble, mais davantage de livres de reportage ou d’actualité et un peu moins de romans.

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86% d’entre eux déclarent avoir lu au moins un livre au cours des douze derniers mois, ce qui représente une baisse de 8%, sans doute due aux contraintes de la crise sanitaire, avec la fermeture des librairies et bibliothèques. Le télétravail et « la porosité entre la lecture liée au travail ou aux études et la lecture pour le plaisir n’a pas joué en faveur de celle-ci ». 

La France reste une nation de lecteurs, 76% des personnes interrogées affirment avoir offert des livres au cours de l’année. 80% assurent avoir fait leurs achats en librairie. (Régine Hatchondo, présidente du Centre national du Livre)

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Au palmarès des genres littéraires, les livres sur l'histoire se maintiennent, les romans accusent une baisse de 8 points et les grands reportages ou les livres sur l’actualité sont en hausse de 6 points, indice d’une volonté de comprendre le monde dans lequel on vit, en cette année si particulière.

"Les Lumières ne tombent pas du ciel"

« Tout l’univers connu n’est gouverné que par des livres » affirmait Voltaire dans l’article « Livres » de ses Questions sur l’Encyclopédie, « revoyant à la fin de sa vie les batailles qu’il avait menées contre les préjugés, l’ignorance et l’injustice. Les Lumières furent dirigées par le pouvoir des livres » souligne Robert Darnton dans Éditer et pirater. Le commerce des livres en France et en Europe au seuil de la Révolution, qui vient de paraître chez Gallimard. L’ouvrage est une vaste enquête sur le réseau informel d’imprimeurs et de libraires qui d’Amsterdam à Genève ou Avignon - alors territoire de la papauté - en passant par Bruxelles et la Rhénanie, « pirataient tout ce qui en France se vendait avec quelque succès ». L’historien, spécialiste des Lumières, redonne vie « à ce monde balzacien » d’éditeurs hauts en couleur, à « leur façon de penser, de saisir des opportunités, de lutter contre leurs concurrents ». Dans l’entretien accordé à Charles Perragin pour le site Philomag.com il évoque ce monde où « rien n’est régulé », en marge du monopole de la corporation des libraires et imprimeurs de Paris, où il faut « se procurer des copies, faire passer des balles par les chambres syndicales, recouvrer des effets et constituer des alliances tout en parant les attaques des concurrents ». 

La demande était énorme et les éditeurs pirates d’Amsterdam ou de Genève emballaient les livres interdits dans les grandes balles d’autres livres tolérés pour les vendre en France.

C’est que « la diffusion et la confrontation des idées ne vont pas de soi » et Robert Darnton montre que les Lumières, ce sont « moins les idées que leur mise en mouvement ». Il cite Diderot dans l’Encyclopédie qui parle d’une tentative de « changer la façon commune de penser. Cette conception du commun, d’un grand public, émerge avec la diffusion des livres mais aussi de la presse francophone également imprimée à l’étranger ». C’est le début, sous l’Ancien Régime, d’une « opinion publique », même si « le livre est alors un luxe de la haute société parisienne, produit par une corporation de privilégiés ». 

Des notables, la haute bourgeoisie, des administrateurs, des médecins, des avocats, quelques marchands, c’est tout ce monde qui a accès progressivement au livre piraté bon marché, censuré ou non. Ce sont ces gens-là qui feront la Révolution et constitueront les États généraux !

La mission du bibliothécaire

Robert Darnton a fondé la Digital Public Library of America à Harvard, une bibliothèque numérique pour rendre accessibles gratuitement 30 millions d’ouvrages, dans le respect du copyright. Elle est notamment destinée aux community colleges, des établissements chargés de donner une formation générale à des jeunes ou à des adultes non-diplômés. Dans une conférence de 1935 prononcée au Congrès international des Bibliothécaires à Madrid, et publiée récemment chez Allia sous le titre La mission du bibliothécaire, le philosophe José Ortega y Gasset montrait que « l’histoire du bibliothécaire nous révèle, comme par transparence, l’intimité la plus secrète du monde occidental ». Il y a trop de livres - estimait-il déjà. D’où l’importance de la mission du bibliothécaire : « savoir naviguer dans une bibliographie ». Un office arrimé à « cette fonction vitale qu’est le livre ». La vie nous a été donnée sans mode d’emploi, il nous faut résoudre toute sorte de difficultés, certaines biologiques et « d’autres plus spirituelles, comme éviter de mourir d’ennui ».

Par Jacques Munier

À réécouter : Lire c’est vivre

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