Le Démon, devenu une dimension de l'humain lui-même
Le Démon, devenu une dimension de l'humain lui-même
Le Démon, devenu une dimension de l'humain lui-même ©Maxppp - J-F. Frey
Le Démon, devenu une dimension de l'humain lui-même ©Maxppp - J-F. Frey
Le Démon, devenu une dimension de l'humain lui-même ©Maxppp - J-F. Frey
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Résumé

C’est la fête chrétienne de l’Ascension, l’occasion de revisiter l’iconographie et l’imaginaire inspirés par le royaume des cieux, mais aussi ceux, foisonnants, de son envers infernal.

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Et il faut bien l’admettre, tout comme les bons sentiments ne font pas de bonne littérature, l’Ascension ou le Paradis suscitent moins le frisson qu’une bonne descente aux Enfers. Botticelli est moins ensorcelant que Jérôme Bosch et le portrait du Diable plus saisissant que celui d’un saint. C’est pourquoi le Malin a fait l’objet de tant de représentations plus débridées les unes que les autres, et suscité l’attention sourcilleuse des autorités ecclésiastiques, au point qu’on peut suivre la valse de ses figurations comme une illustration des évolutions doctrinales de l’Église, ainsi que des conceptions de la foi au tournant de la Réforme.

Psychomachie

Car dans la lutte éternelle du Bien et du Mal, celui-ci doit apparaître convenablement terrifiant et ne pas susciter d’attraction morbide. Lorsque le pape vient examiner le Jugement dernier de Michel-Ange aux trois quarts achevé dans la chapelle Sixtine, il est accompagné par le cardinal Biagio da Cesena, le chef du protocole, qui déclare "inconvenant d’avoir fait dans un lieu si noble tant de figures nues qui montrent même leurs parties honteuses". Pour se venger, le peintre l’aurait représenté "au milieu des diables" en Minos, le tôlier des enfers grecs, "avec un grand serpent autour des jambes", comme on peut le voir aujourd’hui encore dans un coin de la fresque colossale qui occupe tout le mur derrière l’autel. C’est ce que rappelle Daniel Arasse dans un livre publié chez Arkhê sous le titre Le portrait du Diable, où il étudie "entre le XVe et le XVIe siècle : le passage de l’image traditionnelle du Démon à une image d’un type nouveau et inattendu, celle d’un Diable à visage humain". L’anecdote de la chapelle Sixtine rapportée par Vasari illustre un moment de bascule, mais aussi le substrat antique et médiéval de la représentation des figures diaboliques - le Minos de Michel-Ange. Or, sous l’effet conjoint de l’humanisme et de l’émergence d’une nouvelle forme de spiritualité - la Devotio moderna qui fait de l’Imitation de Jésus le modèle de la piété - une tendance à l’intériorisation de la foi va affecter la conception et la figuration du Mal. Elle est "contemporaine d’une attention nouvelle portée à un salut de caractère individuel et non plus seulement collectif". Du coup, l’image du Diable va suivre cette évolution : il est en quelque sorte "intériorisé", témoin du débat intime sur la faute et la responsabilité du mal. 

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Le Diable y a encore sa place, mais il est l’acteur d’un drame moral où prend figure une lutte intérieure qui a quitté les manifestations publiques de la pénitence collective pour entrer dans la chambre du mourant.

Devenu une dimension de l’humain lui-même, il subsistera dans l’iconographie sous les traits du grotesque - comme chez Jérôme Bosch. Mais tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, sa figure diabolique s’efface dans la peinture. Caravage le représente sous la forme discrète d’un petit serpent écrasé sous les pieds de la Vierge à l’enfant. Et la Contre-Réforme va davantage instiller des images "ascensionnelles et paradisiaques" pour orienter le croyant vers le royaume des cieux.

Du terrifiant au lénifiant

Sur les chemins du paradis, les éditions Hazan publient avant l’heure le catalogue d’une exposition au Musée des Franciscaines de Deauville, et dont le commissaire est Régis Debray. Suivons le guide, donc. Au point de vue médiologique, le paradis est d’abord un formidable "turbo-propulseur" : combien de grandes découvertes il a impulsées, "si forte était l’envie d’en situer l’emplacement sur la mappemonde". De saint Brendan à Christophe Colomb - qui voit dans l’embouchure de l’Orénoque la porte d’entrée du paradis - ou aux pères pèlerins poussés vers la Nouvelle-Angleterre "l’idée qu’il subsiste quelque part, au loin, une terre promise non corrompue" anime tous les arpenteurs d’une planète rêvée comme un "sein de femme, baigné d’eaux douces et ruisselantes".

Les cartographes n’ont pas eu à se plaindre de l’Éden, et moins encore les constructeurs de cités du soleil, de Müntzer à Campanella, des anabaptistes aux fouriéristes, des « réductions » paraguayennes aux kolkhozes.

Mythe d’origine, "le plus vieux songe de l’humanité est celui qui l’a le mieux tirée en avant". Aujourd’hui même, "quoi de plus écologique et anticipateur que ces vues idylliques d’un monde-jardin impollué, d’avant l’anthropocène" ? Grâce à cette pastorale du paradis perdu à retrouver, et comme disait Nietzsche : "Notre lointain passé devient un nouveau présent".

Par Jacques Munier

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