Bruxelles, Grand-Place, 26 mars
Bruxelles, Grand-Place, 26 mars ©Maxppp - Jérôme Fouquet
Bruxelles, Grand-Place, 26 mars ©Maxppp - Jérôme Fouquet
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De la Mayenne à Bruxelles, Jean Clair raconte dans les pages Champs libres du Figaro une histoire de migrants, la sienne

Et celle de ses parents, contraints au milieu des années 1930 de quitter leur village « au fond du bocage mayennais – comme d’autres, dans ces mêmes années, avaient quitté leur shtetl de Galicie ou leur douar au Maghreb ». C’était le début de l’exode rural : « Les territoires perdus de la République, ce fut d’abord leur territoire, les champs, les prés, les vergers – avec le garde champêtre, le facteur et les curés comme seuls messagers de l’au-delà. » L’enfant qui suit ces paysans pauvres connaît le sort qu’on leur fait, les « bicoques dans les banlieues » et puis, dans les années 50, les HLM des « faiseurs de miracles » : Claudius Petit, Delouvrier. « L’eau chaude existait donc au bout du robinet, et même les ascenseurs, qui vous enlevaient sans peine dans les airs. » Mais « l’euphorie ne dura pas ». D’autres migrants arrivèrent, et « tout aussi silencieusement et doucement qu’ils avaient quitté leur village », ses parents « quittèrent ces nouveaux quartiers, neufs encore, devenus bientôt des zones qu’on appelle aujourd’hui de non-droit ». Gérard Régnier, qui n’était pas encore Jean Clair, décide alors de s’installer en Belgique, et d’abord à Anvers pour y étudier le poète local, disciple de Mallarmé, Max Elskamp. « Mon directeur de thèse ne serait pas français, mais suisse, un Genevois. Je me méfiais décidément de mes compatriotes, trop sûrs d’eux, un peu arrogants, et si peu accueillants envers l’étranger que je continuais d’être » ajoute l’écrivain. De la Belgique il évoque avec tendresse des années heureuses et dépaysantes, des rencontres littéraires, et arrivé à Bruxelles « des cafés, comme nulle part ailleurs. À Paris, il m’aurait été difficile de fréquenter le Bar Bac, trop élégant. Ici, j’avais le choix entre Le Petit Lénine, où les Espagnols réfugiés venaient chanter après minuit, le Welkom, où se rencontraient les surréalistes survivants… Il y avait aussi La Mort Subite, où avaler des Gueuze en mangeant des tartines de fromage blanc, La Fleur de Papier Doré, que fréquentait Magritte… Tant de chaleur, de rires, de gentillesse; de curiosité aussi, de la poésie la plus précieuse à la blague la plus osée. » Par le cœur des hommes qui sont aussi des villes, comme disait Max Elskamp, Jean Clair a aimé Bruxelles « ce seuil d’un autre monde, où le flamand laissait déjà entendre une autre culture. La Belgique a toujours été un pays de passeurs qui avait permis aux Français, perdus au fond de leur Finistère européen, de prendre conscience de l’immense continent germanique ». Il y a quatre ans il y est retourné et ne l’a pas reconnue : « comme dans la fable, profitant des querelles entre communautés flamande et wallonne, un troisième est arrivé pour préparer une autre forme de communautarisme ».

Entre nostalgie, amertume et tendresse, un mot vient à manquer pour exprimer son sentiment, qui n’est pas mélancolie, bien que Jean Clair lui aie consacré une mémorable exposition

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C’est justement l’initiative étrange et pénétrante de Belinda Cannone et Christian Doumet que ce Dictionnaire des mots manquants dont parle Frédéric Fiolof dans La Quinzaine Littéraire. Comment désigner, par exemple, un parent qui perd son enfant, l’inverse de l’orphelin, en somme ? Ou comme se demande Cécile Ladjali dans sa rubrique, « le bruit si particulier que produit un pas dans la neige » ? Quarante-quatre écrivains explorent ces zones de sens auxquelles ne correspond aucun mot précis. « Ce panel d’inadéquations et de carences pose finalement la question de fond qui agite tout écrivain : celle de l’hiatus entre l’ordre du réel et celui du langage » résume le chroniqueur : « le langage manque sa cible mais c’est au creux de cette absence que se joue le plein de la littérature » ajoute-t-il. À ce paradoxe on peut accoler un nom : le style, soit la trace en creux et en relief de la quête du sens, propre à chaque poète.

La langue française, dont l’avilissement annoncé est l’une des rengaines du déclinisme, fait l’objet de la dernière livraison de la revue Critique

Avec notamment la contribution de Xavier North sur le livre du rimbaldien Alain Borer, lequel déplore l’absence de notre langue dans l’invention des mots nouveaux et rappelle que c’est Guillaume Apollinaire qui inventa le mot avion, à la demande de son ami Clément Ader, à partir du latin avis, l’oiseau. C’est en Sorbonne qu’au sein d’une commission réunie par Bull pour trouver l’équivalent du mot computer, un professeur ayant ouvert un livre de Malebranche posa son doigt sur la phrase « Dieu est le grand ordinateur ». Les Québécois nous ont donné courriel, mais qui l’utilise encore ? En revanche des mots nous reviennent, avec un sens différent, qui cannibalise le précédent, comme « supporter » ou « initier ». Alain Borer évoque le silure américain, redoutable prédateur de la biodiversité linguistique, qui siphonne toute une série de mots français : cash absorbe les expressions « sans détour », « face à face », et une foule d’adverbes (directement, franchement, aussitôt) sans compter la belle expression rubis sur l’ongle.

Par Jacques Munier