Philippe Jaccottet en 2002, chez lui à Grignan
Philippe Jaccottet en 2002, chez lui à Grignan ©Maxppp - F. Anterion
Philippe Jaccottet en 2002, chez lui à Grignan ©Maxppp - F. Anterion
Philippe Jaccottet en 2002, chez lui à Grignan ©Maxppp - F. Anterion
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Le poète Philippe Jaccottet est décédé le 24 février, à Grignan dans la Drôme, à l’âge de 95 ans. Récompensé par le Goncourt de la poésie en 2003 et entré dans La Pléiade en 2014, il était également traducteur.

De Rilke, Hölderlin - dont il a aussi dirigé l’édition des œuvres en Pléiade - de Musil ou Mandelstam - qui l’a amené à apprendre le russe - Ingeborg Bachmann ou encore de l’Odyssée, en vers de quatorze syllabes. Grand Prix national de traduction en 1987, il a beaucoup consacré à ce qu’il appelait cette « transaction secrète ». Cet homme discret savait cultiver l’amitié : Yves Bonnefoy, André du Bouchet, Jacques Dupin, Henri Thomas, Pierre-Albert Jourdan... Dans la préface à son premier recueil dans la collection poésie/Gallimard Jean Starobinski écrivait : « À l’approche de ces poèmes s’éveille une confiance. Notre regard, passant d’un mot à l’autre, voit se déployer une parole loyale, qui habite le sens, comme la voix juste habite la mélodie ». Dans l’hommage rendu par Libération, Guillaume Lecaplain cite A travers un verger, un livre de 1975.

J’ai toujours eu dans l’esprit, sans bien m’en rendre compte, une sorte de balance. Sur un plateau il y avait la douleur, la mort, sur l’autre la beauté de la vie. Le premier portait toujours un poids beaucoup plus lourd, le second, presque rien d’impondérable. Mais il m’arrivait de croire que l’impondérable pût l’emporter, par moments.

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C’est donc le plateau le plus lourd qui a eu le dernier mot, logiquement. Mais nous reste sa parole : « devant un nuage, un verger, un chemin de terre ou un seul cerisier au détour d’une promenade, Jaccottet décrit le sentiment d’une apparition – d’une suspension de la subjectivité, du temps et du reste du monde ». Dans des carnets publiés en 2013 sous le titre Taches de soleil, ou d’ombre, il écrit : « Je ne voudrais être rien d’autre qu’un homme qui arrose son jardin et qui, attentif à ces travaux simples, laisse pénétrer en lui ce monde qu’il n’habitera pas longtemps. » Ce qu’est l’écriture à la parole, le paysage l’est au monde. « Quitter l'agitation intellectuelle de Paris était une nécessité pour mon travail », confiait-t-il à la télévision suisse en 1975 . 

J'ai fait connaissance avec la nature, j'ai appris le nom des arbres pour comprendre la nature profonde d'un paysage : les genévriers, les pins, les cyprès, les roseaux sont devenus mes compagnons.

« Ne rien expliquer, mais prononcer juste »

Dans Le Monde, Monique Petillon rappelle un entretien accordé au journal en 1983, qui revient sur la tâche du traducteur  : « Dans la poésie que je préfère, celle d’un Hölderlin, d’un Dante, d’un Hopkins, ce qui me touche profondément, c’est qu’elle est exaltante au sens propre du mot, c’est qu’il y a une espèce de coup d’aile qui vous enlève légitimement très haut. S’il existe, pour moi, une justification profonde de la poésie, c’est que finalement elle vous porte très au-dessus de vous-même. » Et c’est là, à coup d’ailes, que nous le retrouverons toujours, comme dans les Pensées sous les nuages.

Beauté : perdue comme une graine, livrée aux vents, aux orages, ne faisant nul bruit, souvent perdue, toujours détruite ; mais elle persiste à fleurir, au hasard, ici, là, nourrie par l’ombre, par la terre funèbre, accueillie par la profondeur.

« Sa timidité protestante accroche la page et lui collerait presque à la peau, depuis ses débuts parisiens jusqu'à sa transformation à la fois choisie et subie en homme du Sud, en passant par les hivers suisses », écrit Nicolas Dutent dans Marianne. Et de citer l'une de ses Paroles dans l'air

Dans l'ombre et l'heure d'aujourd'hui se tient cachée, ne disant mot, cette ombre d'hier. Tel est le monde. Nous ne le voyons pas très longtemps : juste assez pour en garder ce qui scintille et va s'éteindre, pour appeler encore et encore, et trembler de ne plus voir.

En 1941, une parole lancée par Ramuz au cours d'un éloge "l'atteint comme une flèche" : « Il terminait en disant que celui qui n'avait pas entendu chanter, après une nuit de marche, l'alouette annonçant le réveil d'un monde plus pur que son chant ne comprendrait probablement pas ce qu'était la poésie. »

« Et nous, pourquoi respirons-nous ces choses de tous nos yeux ? »

Sur le site de l’hebdomadaire le poète Olivier Barbarant dit à la fois sa tristesse et sa gratitude, lui qui était venu le voir pour une thèse sur Gustave Roud, son mentor en poésie. Le jeune thésard d’alors évoque un accueil généreux, et parle dans son hommage d’une « éthique de l’écriture ».

La langue de Philippe Jaccottet a partout cette clarté, cette élégance qui n’a rien à voir avec l’ornement, mais tout de la tenue de l’instrument moral.

Et il signale que deux livres de Jaccottet vont paraître : « ce sont, douloureusement, les derniers ».

Par Jacques Munier

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