La croissance est-elle durable ?

Adapter les stratégies d’investissements pour privilégier les activités durables
Adapter les stratégies d’investissements pour privilégier les activités durables ©Getty - Oed/ullstein bild
Adapter les stratégies d’investissements pour privilégier les activités durables ©Getty - Oed/ullstein bild
Adapter les stratégies d’investissements pour privilégier les activités durables ©Getty - Oed/ullstein bild
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Un groupe de travail émanant d’institutions financières internationales s’est officiellement mis en place hier avec le soutien du G7 pour évaluer l’impact des portefeuilles d’investissements sur la biodiversité.

Et en retour prendre la mesure des risques que la réduction de la biodiversité leur fait encourir. Concrètement, résume Marie Dancer dans La Croix, son travail consistera "à analyser si les investissements vont exercer une pression sur les stocks mondiaux de poissons, les réserves en eau, ou encore encourager la déforestation…" Céline Soubranne, qui a participé aux travaux préparatoires avec le WWF France, ajoute : "De même que l’on a su élaborer des indicateurs liés au dérèglement climatique, il faut en créer pour la biodiversité car ce qui ne se mesure pas ne se pilote pas". La tâche s’avère plus complexe que pour l’enjeu climatique, mesuré par un indicateur unique, la "tonne équivalent carbone", car les questions liés à la biodiversité sont très spécifiques et variées, qu’il s’agisse des ressources en eau, de la faune et de la flore, de la qualité des sols, etc. Elle consistera d’abord à cartographier ces risques pluriels, puis à élaborer des indicateurs pour adapter les stratégies d’investissements "afin de privilégier les activités durables et exclure celles qui portent atteinte aux écosystèmes". Le groupe de travail est constitué de 74 membres provenant d’institutions financières, de grandes entreprises, d’ONG, ou d’organisations internationales, face à un défi de taille.

Le Forum économique mondial de Davos, qui a identifié la perte de biodiversité comme un risque majeur, estime que la moitié du PIB mondial dépend du bon état des écosystèmes et de la nature.

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C’est donc aussi enjeu global de résilience pour l’économie car la réduction de la biodiversité aura des conséquences économiques et sociales, et pour les acteurs financiers les solutions technologiques de remplacement - la pollinisation artificielle par exemple - sont encore trop coûteuses.

L’effet rebond

Et pourtant, des robots-pollinisateurs sont d’ores et déjà développés. La revue L’Économie politique publie un dossier sur l’alliance paradoxale de la technologie et de l’écologie, dans l’esprit de la green tech et toujours sous le paradigme de la croissance. Céline Mouzon, qui a coordonné le dossier, souligne que "la promesse du découplage - décorréler croissance du PIB et impacts environnementaux - est très hypothétique". 

Dans un paradigme de croissance, les gains d’efficacité ne se traduisent pas par une baisse des impacts environnementaux. Les avantages qu’ils procurent sont annulés par les effets rebond qui alimentent notre course en avant effrénée.

C’est vrai pour le numérique, dont les data centres consomment beaucoup d’énergie, mais pas autant que l’ensemble des équipements terminaux (smartphones, tablettes, ordinateurs, écrans...) si l’on prend en compte leur vie courte, l’énergie nécessaire à leur fabrication et à leur utilisation. De même, la voiture a bien dans un premier temps réduit les distances, mais son usage a contribué à les accroître entre domicile, travail, école et commerces en remodelant le territoire et se rendant ainsi indispensable. Paul Valéry le disait déjà dans ses Regards sur le monde actuel en faisant le constat que "le temps du monde fini commence".

Les effets des effets se font sentir presque instantanément à toute distance, reviennent aussitôt vers leurs causes, ne s’amortissent que dans l’imprévu.

Dans leur éclairante Petite philosophie de l’ingénieur (PUF), Sébastien Travadel et Franck Guarnieri analysent dans l’histoire et jusqu’à nos jours le type de raisonnement appliqué, propre à la "science des ruses", comme la désignaient les savants arabes du Moyen Âge. Renforcer une voûte, se prémunir contre les débordements d’un cours d’eau ou concevoir de nouvelles machines, voire des machines de guerre, l’art de l’ingénieur a consisté, face à la diversité des situations, à circuler entre des "intentions" pratiques et des systèmes de causes et d’effets. À la Renaissance, puis surtout au siècle des Lumières avec la fondation des grandes écoles - Ponts et Chaussées, Mines, Polytechnique, Arts et métiers - cet art devient une science, celle de la résistance des matériaux par exemple. Mais depuis le début, les accidents, les catastrophes "constituent des audits brutaux des modèles de l’ingénierie". Aujourd’hui, même si son inventivité paraît sans borne et qu’au "tarissement des ressources répond l’accroissement des moyens d’exploration ou le développement de substituts", le constat s’impose "d’un impossible contrôle des événements les plus menaçants pour notre survie".

Par Jacques Munier

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