"Nous sommes de l'étoffe dont sont faits les rêves..."
"Nous sommes de l'étoffe dont sont faits les rêves..." ©Getty
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Parmi les nombreux journaux et retours d’expérience sur le confinement, les récits de rêves occupent une place importante. Des chercheurs ont même entrepris de les collecter pour les archiver.

Il s’agit d’Hervé Mazurel et d’Elizabeth Serin, l’historien des sensibilités et la psychanalyste, qui observent que les rêves confinés - ils en ont recueillis plus de 400 * - révèlent clairement « le lien profond que tissent les structures sociales et les structures psychiques ». Un point de vue partagé par le sociologue Bernard Lahire, qui publie à La Découverte La Part rêvée, le deuxième volume de sa grande enquête sur le contenu social des rêves. Fruit de nombreux entretiens avec les rêveurs, le livre met en évidence la part de vérité de ces divagations nocturnes, et une forme de lucidité. « Notre conscience, libérée de toute censure, va plus directement au cœur des problèmes, en exagérant les situations », explique-t-il dans L’Obs. Une « dramatisation » qui met en lumière la vérité de nos sentiments car « notre inconscient est capable de les discerner plus directement ».

Dans la vie éveillée, on peut se raconter des histoires, se bercer d’illusions, mais pendant le sommeil toutes ces vérités perçues se libèrent.

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Reste le problème du déchiffrage et de l’interprétation des images ou de situations souvent énigmatiques. Là, le rôle des entretiens est essentiel, comme on peut le voir dans le livre, pour éclairer le contenu latent. Parmi les thèmes récurrents : la domination masculine, la violence parentale, la compétition scolaire, « les affres vécues par les transfuges de classe, toute sorte d’enjeux majeurs qui sous-tendent nos sociétés ». Comprendre ses rêves est aussi une façon de congédier la fatalité : « faire reculer le sentiment de culpabilité, réaliser que cette souffrance que vous croyez intime est le fruit de votre expérience, de votre rapport aux autres. » Bernard Lahire ne conteste pas le rôle éminent et inaugural de la psychanalyse dans l’interprétation des rêves, l’importance du langage, matrice de représentations et d’images, notamment à travers des figures comme la métonymie ou la métaphore. Mais l’omniprésence de la sexualité dans le schéma freudien lui semble réductrice, et l’idée que nos désirs s’accomplissent de façon déguisée pendant le rêve pour ne pas heurter la censure morale dépassée, car s’il est un lieu où la censure est abolie, c’est bien celui du songe. Et contrairement à l’expression courante qui met le rêve du côté du plaisir - « je rêve d’être riche » - le rêveur passe ses nuits à tenter de régler des problèmes.

Notre passé incorporé nous hante, il colonise notre vie nocturne sous des images très diverses.

La Société d’ethnologie publie une collection consacrée à la nuit. Dernier volume en date, le livre de Michel Adam sur la nuit des Kikuyu du Kenya : Un deuxième monde. Principal groupe bantou du pays, les Kikuyu ont été dans les années 1950 des acteurs majeurs de la rébellion anticoloniale. Agro-pasteurs sédentaires, ils sont aussi d’importants producteurs de thé et de café. Dans leur langue, « le substantif _nuit_appartient à la classe des noms abstraits au même titre que la lumière, l’amour, l’esprit, la magie ou la sorcellerie ». Les rêves sont souvent associés aux esprits des morts, c’est pourquoi la lutte contre les mauvais esprits « représentait autrefois une activité nocturne ». 

Au coucher du soleil, tous les habitants se rassemblaient, y compris les enfants. Un grand feu était allumé afin d’assurer la cuisson des moutons et des chèvres.

À l’issue du festin, la femme la plus âgée prélevait une part de la graisse d’un mouton et invoquait au nom du village la protection de Ngai, la forme nocturne de l’être suprême, la lune. À noter que le même nom désigne sa forme diurne, le soleil. D’autres récits font état de batailles rangées contre les mauvais esprits, toujours nocturnes et où tous - hommes, femmes et enfants - prennent part dans un grand vacarme. L’objectif étant de provoquer une forme d’amnésie collective dans une joyeuse catharsis. La nuit est aussi le moment d’activités importantes comme la récolte du miel. L’abeille africaine est très agressive et la chaleur du soleil la rend particulièrement irritable.

« La nuit sans limite mûrit toutes les audaces », inscrit Antoinette Jaume au frontispice d’une nouvelle revue, en forme de dazibao consacré au pouvoir subversif des inspirations nocturnes. La nuit - c’est son titre - prend la suite de la revue NOTO, animée par Alexandre Curnier. Au sommaire de cette première livraison, le temps suspendu des révolutions mondiales, d’Alger à Hongkong en passant par Beyrouth et Santiago, un grand entretien avec Ludivine Bantigny. Ou encore la lecture homérique de l’épisode d’Ulysse face au Cyclope par Pierre Bergounioux : « mon nom est personne ».

« Nous sommes de l'étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est entourée de sommeil. » écrivait Shakespeare dans La tempête.

Par Jacques Munier

* Vos rêves confinés, déconfinés, reconfinés... à adresser à revesdeconfins@gmail.com.