Avoir le temps
Avoir le temps
 Avoir le temps ©Getty - Sharon Lapkin
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Résumé

Passage à l’heure d’été, maintien ou report des élections régionales, et surtout les perspectives d’une fin de la crise sanitaire qui ne cessent de s’éloigner : le temps nous échappe.

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À quand la fin ? titre L’Express à la une. « Avec le virus qui circulait l'an dernier, un taux de couverture vaccinale de 67% aurait suffi. Avec le variant britannique, ce sera plutôt 80 à 90% toutes classes d'âge confondues », prévient l'épidémiologiste Dominique Costagliola. Résultat : « Tout va dépendre de la disponibilité des doses, du rythme de la campagne de vaccination, de l'efficacité des vaccins à plus long terme, de leur effet sur la transmission du virus, de l'apparition ou non de nouveaux variants échappant à l'immunité... Ce sont tous ces facteurs pris ensemble qui vont déterminer la vitesse à laquelle nous sortirons de cette crise », résume Marie-Paule Kieny, présidente du comité scientifique sur les vaccins. Bref, on n’est pas sorti de l’auberge...

Passé, présent, futur

Le temps se fait long dans l’horizon d’une levée des restrictions. Pour le philosophe c’est l’occasion de mettre le concept à l’épreuve de la réalité. « Nos représentations du temps sont aussi des enveloppes mentales protectrices qui nous conditionnent », souligne Pascal Chabot dans Libération. Et lorsque le temps semble suspendu, il peut être utile de réfléchir à « d’autres compréhensions du temps ». Dans son livre - Avoir le temps (PUF) - il distingue différents régimes qui peuvent coexister dans des périodes comme la nôtre. Il y a « le temps du destin, où le passé conditionne tout ce qui est ». C’est le temps des Anciens : tout est réglé, écrit, fixé d’avance.

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L’humain, maître et possesseur de la nature, s’est vu maîtrisé et possédé par un virus, devenu le véritable maître du temps. D’où ce réapprentissage de la patience, vertu oubliée, vertu du destin.

L’autre registre du temps, c’est celui du progrès : « le désir de contrôler l’incontrôlable », et d’« inviter le futur dans l’existence ». À l’opposé du temps du destin - celui du caractère cyclique et de la répétition - il donne à penser que « ce qui est ne sera pas toujours », et que des « bifurcations » sont possibles, permettant ainsi d’imaginer un « après », par exemple un futur « fait de davantage de nature, d’écologie, de respiration » et de liberté. Ces deux dimensions du temps se seraient conjuguées en période de confinement, dans le contexte d’un troisième type de relation au temps : l’« hypertemps », où le présent s’impose sans partage. « C’est le temps des écrans » – celui qui s’affiche sur nos téléphones et nos ordinateurs, un temps compté plutôt que vécu, quadrillage serré d’horaires et de deadlines. Pascal Chabot, formé par la philosophie de la technique de Gilbert Simondon, croit « à un conditionnement de nos consciences par nos outils ». Je cite

L’écran est le lieu du perpétuel rappel de l’heure qu’il est et du décompte du temps qui passe, un temps à rebours finalement. Le temps qui nous reste, ni vous ni moi ni personne ne veut le savoir. Et pourtant, toute machine commence par calculer le temps nécessaire pour telle opération. Tout l’enjeu contemporain est de savoir comment notre présent de vivant qui oublie le temps qui reste est modifié par notre relation à des machines qui fonctionnent à rebours.

Régimes d'historicité

Ces différentes partitions du temps renvoient également à ce que François Hartog a défini comme des « régimes d’historicité ». Dans la revue Commentaire, Christian Jambet rend compte de son ouvrage sur Chronos. L'Occident aux prises avec le temps(Gallimard). Ici, ce sont trois catégories opératoires qui désignent les différents registres du temps historique : chronos, kairos et krisis. « Repris du grec, les trois concepts marquent durablement ce qui deviendra le temps de l'Europe et, plus tard, du monde occidental » résume l’historien. 

C'est qu'au temps qui passe et se mesure (chronos) se joint un temps qualitativement distinct, le moment décisif (kairos) où se dévoile ce que le christianisme concevra comme instance de l'irrémédiable jugement (krisis). Christian Jambet.

Dans la mythologie grecque, le dieu Kairos est représenté avec une touffe de cheveux à l’avant du crâne. Pour la saisir, il ne faut pas le laisser passer, l’arrière de sa tête est chauve. Quant au terme krisis, il provient du verbe « krinein » qui signifie « juger », avec l’idée d’un « tri ». Dans sa traduction chrétienne, il renvoie au jugement dernier, à « l'horizon apocalyptique », ce que François Hartog désigne comme « la vision synoptique » de l’Apocalypse. Lequel a le sens de « révélation ». 

« Ah ! Que le temps vienne / Où les cœurs s’éprennent », chantait Rimbaud.

Par Jacques Munier

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