Le Printemps des poètes
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En guise de prélude au Printemps des Poètes, vingtième édition, une manifestation dont France Culture est partenaire, qui lui consacre dès demain tout un bouquet de programmes...

Le thème de cette vingtième édition : l’ardeur. Sophie Nauleau, la nouvelle directrice artistique du Printemps des poètes s’en explique dans L’Humanité. « L’ardeur est le souffle même de la poésie » affirme-t-elle, avant de rappeler qu’aujourd’hui oublié « le verbe arder est présent dès le premier poème en langue française, la Cantilène de sainte Eulalie, datant de la fin du IXe siècle. » Une transposition presque littérale du latin ardere – brûler, briller – qu’on retrouve dans l’espagnol arder, et dans ce vers du grand poète baroque Góngora que Sophie Nauleau avait également à l’esprit : arde el río, arde el mar, humea el mundo (Cuantas al Duero le he negado ausente) – S’embrase le fleuve, brûle la mer, fume le monde. La suite de la strophe nous apprend que le soleil avec ses reflets ardents n’y est pas pour rien et on ne s’étonnera pas qu’il s’agisse d’un poème d’amour… Le quotidien consacre aujourd’hui quatre pleines pages à la manifestation, avec notamment l’article de Nicolas Dutent sur la jeune poétesse et rappeuse anglaise Kate Tempest, qui publie à L’Arche « un chant épique et urbain » : Les Nouveaux Anciens, ainsi qu’un premier roman – Écoute la ville tomber, chez Rivages. « Un orage gronde en permanence sous l’encre et le crâne de cette trentenaire dont le visage doux dissimule une verve qui derrière un micro déclenche un incendie » résume le critique. Qu’on en juge, par ce choix personnel et opportuniste – je cite le poème : 

C’est jeudi maintenant, ciel humide et froid / la nuit a coulé jusqu’au trottoir / et s’y agrippe.

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"L’effet fantôme" de la poésie

Jacques Roubaud, poète oulipien, est aussi présent dans ces pages de L’Huma pour son « autobiographie romanesque », publiée au Seuil sous le titre Peut-être ou la nuit de dimanche. Dans le grand entretien accordé à Valérie Marin La Meslée pour Le Point, il parle de « l’effet fantôme » de la poésie. « Exemple récent : on a appris la mort de Paul Otchakovsky-Laurens, c'est un bon éditeur, on a beaucoup parlé de ses auteurs, mais sans jamais mentionner qu'il a publié beaucoup de poètes contemporains. Or, une grande partie de l'attraction de POL, y compris sur les prosateurs, venait de là. C'est cela, l'effet fantôme. La poésie est maltraitée par la société française, mais elle garde une espèce d'aura. » Maltraitée, c’est à dire reléguée, voire ignorée si elle ne relève pas du patrimoine. Or, la poésie est extrêmement vivante, diverse et toujours audacieuse, elle reste à l’avant-garde de l’invention dans la langue. Et inspire en douce l’écriture des meilleurs romanciers. De nombreuses revues abritent ses « salves d’avenir », et les auteurs discrets et lumineux qui secouent la torpeur endémique de la parole, donnant relief et couleur au langage. 

Ah les poètes – écrivait Nietzsche dans Aurore – que ne veulent-ils redevenir ce qu’ils furent peut-être autrefois : des visionnaires qui nous disent quelque chose de ce qui est possible

Yves Bonnefoy, "La vérité de parole"

La revue Europe consacre sa dernière livraison à l’un de nos plus grands poètes, Yves Bonnefoy. Michèle Finck rappelle ces mots de son dernier livre, L’Écharpe rouge : « La poésie, cette parole qui se veut réparation du mal que fait à la vie le langage ». Une autre manière de dire la relation intense et tourmentée de la parole poétique à la réalité vécue. Ce livre, qui est aussi un retour au pays natal et à l’enfance, on peut en résumer l’esprit dans les termes que Jean-Michel Maulpoix applique ici à l’ensemble de son œuvre. « Celui qui sait en lui « la misère du sens » a besoin de mots consentants, « patients et sauveurs » qu’il puisse prendre dans son destin : des mots qui ne le séparent plus du monde mais l’aident à le traverser. » Et à propos de Requiem d’Anna Akhmatova, sombre chef-d'œuvre sur la terreur stalinienne, Yves Bonnefoy soutient que la poésie est espérance. 

Elle est, dans la parole, ce qui a charge de montrer qu’à la tentation du désespoir, il faut opposer une improbable, une mystérieuse confiance. 

À une femme inconnue qui lui demandait de porter témoignage, la poétesse répondit « par ces simples mots décisifs » : « oui, je le peux ». « Tout l’avenir de l’humanité repose sur cet engagement, cette conviction. » Dans un bel article de Mediapart sur l’engouement renouvelé pour les anciens poètes grecs et latins, Christian Salmon évoque le rôle politique de la jeune helléniste italienne Andrea Marcolongo auprès de Matteo Renzi. L’auteure de La Langue géniale, neuf bonnes raisons d’aimer le grec, publié aux Belles Lettres, écrivit notamment ses plus importants discours. Lorsqu’il inaugure à Strasbourg la présidence italienne de l’Union européenne, son discours lyrique surprend, il a des accents d’épopée et fait référence à L’Odyssée :  « Nous sommes la génération Télémaque, celle qui a attendu si longtemps le retour d’Ulysse et qui a perdu jusqu’au sens de cette attente dans une Europe de pures contraintes, de règles bureaucratiques, de diktats. Une Europe dirigée par les prétendants. » Élégante manière d’esquisser un autre storytelling pour une Europe en panne de récit.

Par Jacques Munier