Publicité
En savoir plus
Le Rafale
Le Rafale
© Reuters - Regis Duvignau

S’il est vrai que nous sommes en guerre, autant commencer par identifier nos ennemis

C’est à quoi s’emploie Matthieu Rey dans Le Monde en revenant sur l’histoire récente : la guerre civile irakienne, la révolution syrienne, et la matrice commune constituée par le règne du Parti Baas sur les deux pays durant trente ans, un « système autoritaire prônant le nationalisme arabe », « une nébuleuse de polices politiques en charge de réduire les populations à l'obéissance sous la conduite d'un chef ». C’est parmi elles que naissent dans le contexte irakien dominé par les chiites de l’après- Saddam Hussein, des groupes de défense des sunnites, dont L’Etat islamique, qui recrute notamment les anciens baasistes pour leur savoir-faire en matière de surveillance et de quadrillage de la population. Mais c’est lors de la révolution syrienne que cette organisation va prendre toute son ampleur, géographique et stratégique. Grâce au terrain syrien, observe l’historien, l’Etat islamique « peut apparaître aux populations extérieures à la Syrie comme celui qui défend les opprimés de la révolution : le régime massacre quotidiennement et affame, devant un Occident qui laisse faire… Daech capte ainsi le discours de l'islam comme dénonciation humanitaire et le transforme en une réponse extrêmement violente. » C’est pourquoi il va sans doute continuer à séduire des jeunes en rupture de ban, bien au-delà de ses frontières…

Publicité

*On parlait il y a peu de « guerre asymétrique » pour désigner le cauchemar d’un conflit opposant la puissance armée d’un Etat à des combattants disséminés mais bien implantés. Pour Gilles Darronsoro dans * Libération , il faut désormais passer à un autre stade

Selon lui, « le combat est doublement dissymétrique: nous utilisons l’arme aérienne sans aller au sol, la réponse de nos ennemis est d’agir sur notre territoire ». En fait les opérations françaises sont symboliques et reflètent surtout le choix d’une alliance privilégié avec les Etats-Unis, où nous nous retrouvons piégés car nous n’avons aucun moyen de peser sur la stratégie souvent erratique de Washington. Gilles Darronsoro rappelle notamment « l’abandon des bombardements programmés contre le régime de Bachar al-Assad (en septembre 2013) en réponse à l’utilisation de gaz de combats contre des civils », qui nous a laissé en rase campagne. « Les intérêts américains et européens ou français sont divergents – observe-t-il - car les Etats-Unis ne supportent pas le coût des attentats et celui de l’accueil des réfugiés. » Pourtant, « les Etats-Unis avaient les moyens de stopper l’afflux de réfugiés syriens en Europe, qui rappelons-le, fuient très majoritairement les bombardements délibérés de Damas sur les civils (écoles, hôpitaux notamment) beaucoup plus que l’EI. Une zone d’exclusion aérienne dans le nord de la Syrie aurait permis de maintenir dans le pays un ou deux millions de personnes aujourd’hui réfugiés dans les pays voisins ou en Europe. » Quant à l’opinion selon laquelle il faudrait se rapprocher du régime syrien, le chercheur estime que « l’accueil des djihadistes anti-américains après 2003, la libération d’islamistes radicaux après 2011, l’assassinat de Rafic Hariri etc. font de Damas un partenaire pour le moins curieux dans la lutte antiterroriste ». « En réalité – affirme-t-il - seule la chute de Bachar al-Assad peut amener une intensification de la lutte contre l’EI, car aujourd’hui l’opposition lutte sur deux fronts (Damas et l’EI) et subit les bombardements russes qui, sans surprise, évitaient jusqu’ici l’Etat islamique pour se concentrer sur l’opposition. » C’est pourquoi, s’il perd significativement du terrain en Irak, il en gagne en Syrie. Quand à l’idée d’une coalition de pays arabes intervenant au sol, elle résiste mal à l’examen de forces le plus souvent prétoriennes et inaptes à se projeter à l’extérieur. Même la puissante armée égyptienne est incapable de contrôler le Sinaï et celle de Ryad de vaincre la rébellion houthie au Yémen. Au fond, conclut Gilles Darronsoro, « le profil des auteurs des attentats nous renvoie plus sérieusement à une question dérangeante: ces hommes sont le produit de nos sociétés et la chute du califat ne réglerait au mieux qu’une partie du problème. »

Jacques Munier

Références

L'équipe

Jacques Munier
Production
Didier Pinaud
Collaboration