Les ruines de l'église arménienne Saint Georges à Diyarbakir
Les ruines de l'église arménienne Saint Georges à Diyarbakir
Les ruines de l'église arménienne Saint Georges à Diyarbakir ©Maxppp - C. Petit Tesson
Les ruines de l'église arménienne Saint Georges à Diyarbakir ©Maxppp - C. Petit Tesson
Les ruines de l'église arménienne Saint Georges à Diyarbakir ©Maxppp - C. Petit Tesson
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Résumé

Samedi dernier, le 24 avril, Emmanuel Macron a présidé la cérémonie officielle de la Journée nationale de commémoration du génocide arménien. Le même jour Joe Biden était le premier président américain à reconnaître le génocide.

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Le génocide des Arméniens de l’empire Ottoman, en 1915, a été reconnu par une trentaine de pays et par la communauté des historiens. Ceux-ci estiment qu’1,5 million d’Arméniens et plusieurs centaines de milliers de Chrétiens d’Orient ont été tués, ou sont morts suite aux marches forcées et aux déportations. La date du 24 avril est celle du début du génocide, lorsque des centaines d’intellectuels et de notables ont été arrêtés puis assassinés à Constantinople, l’ancienne Istanbul. Dans Le Monde, Marie Jégo rappelle que l’historien Taner Akçam, installé aux États-Unis, "a pu prouver, grâce à l’étude de la correspondance privée des organisateurs du génocide et des procès-verbaux des quelques responsables jugés par des tribunaux militaires en 1919, que le meurtre collectif des Arméniens avait été planifié par l’Etat ottoman", ce qui lui a valu des menaces de mort. Quant au journaliste Hrant Dink, fondateur du journal Agos, publié en turc et en arménien, il est tombé sous les balles d’un nationaliste en janvier 2007, un assassinat qui « a créé une véritable prise de conscience dans la société turque, devenue plus sensible à la question arménienne. »

Les relations avec la Turquie

Dans Le Point, l’historien et politologue américano-turc Soner Cagaptay explique les raisons qui ont amené le président américain à reconnaître le génocide arménien, une promesse de campagne, d’ailleurs récurrente chez les présidents américains mais jamais tenue du fait des relations stratégiques avec la Turquie.

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Il y a un consensus sur l'existence du génocide arménien et il y a une importante diaspora arménienne, très influente dans le Parti démocrate et même chez les républicains.

Par ailleurs, ces dernières années, la Turquie a pris ses distances avec les États-Unis. Le meilleur exemple en est la relation établie avec Poutine, dont le résultat s’est traduit en Syrie par une répartition des rôles : les Turcs contre les Kurdes, grâce à quoi "le président russe a gagné la guerre en Syrie pratiquement sans tirer un coup de feu", en neutralisant "l'armée anti-Assad la plus importante" et la dirigeant contre les milices kurdes de l'YPG. Du coup "il a aussi enfoncé un coin dans la relation entre la Turquie et les États-Unis qui comptaient, comme la France, sur l'YPG pour combattre l'État islamique". Le spécialiste des relations entre les États-Unis et la Turquie évoque également les atteintes à la démocratie et aux droits humains, qui passent de plus en plus mal alors que leur défense est devenue "un principe américain de politique étrangère", dans le but notamment de "reconstruire la confiance aux États-Unis" après la remise en cause de la légitimité des élections et les événements au Capitole.

"Nous sommes le petit-déjeuner, vous serez le déjeuner"

Sur le site AOC, Adnan Çelik explique comment la sphère politique kurde a entamé un processus de reconnaissance publique de la participation des Kurdes au génocide, en s’appuyant notamment sur la mémoire collective, "les savoirs diffus transmis depuis plus d’un siècle dans la langue, les mémoires familiales, tribales, ou locales". Une forme de solidarité entre victimes de la violence d’état turque a joué dans le processus. L’anthropologue évoque l’institution du kirivatî, un système d’alliance et de coexistence pacifique entre les communautés kurdes - sunnites et yézidis - et chrétiennes, alors que les discriminations et l’oppression étaient la règle à l’égard des minorités dans l’Empire ottoman. Il rappelle le processus d’accaparement des terres arméniennes, après la répression des révoltes et qui connaîtra son apogée en 1915. Une "mauvaise conscience" en est souvent résulté, qui attribue "les évènements malheureux (mort brutale, maladie, extinction de lignée…), lorsqu’ils touchent des individus qui ont commis des exactions à l’encontre des Arméniens" à une forme de "malédiction, pouvant découler de la Justice divine", comme un "châtiment mérité". C’est d’autant plus vrai que "la topographie est parsemée de traces matérielles de l’ancienne présence arménienne", les lieux de massacre, les vestiges des biens et propriétés spoliées.

"Nous sommes le petit-déjeuner, vous serez le déjeuner », disaient les Arméniens aux Kurdes qui  participaient aux massacres, « une mise en garde sur le sort que les autorités pourraient leur réserver à eux aussi".

Par Jacques Munier

Extrait de l'article d'Adnan Çelik sur AOC

"Deux récits concernant deux femmes de notre village, arméniennes kidnappées et islamisées lors du génocide, ont marqué mon enfance. L’une était mon arrière-grand-mère, Ebo, qui, âgée de 7 ou 8 ans en 1915 se rappelait sans trêve cette image de sa mère tuée gisant à terre et d’une de ses petites sœurs tirant sur son sein pour la téter. Alors que toute sa famille avait été massacrée, Ebo fut sauvée par un cendirmeyen bejik qui la donna à un homme du nom de Suleyman Çawîşê Laz, originaire de la mer Noire et sergent de l’armée ottomane sur le front russe. Ce dernier accapara beaucoup de biens arméniens, notamment grâce à sa maîtrise de la langue turque, et il était devenu dans les années 1920 et 1930 une personnalité importante de la bureaucratie locale, riche et respectée. Elle racontait aussi qu’elle fut traitée avec tendresse et à l’égale des autres enfants de la famille. Mon futur arrière-grand-père, en relation avec Suleyman Çawus pour le commerce d’animaux, fréquentait sa maison et enleva un jour Ebo pour l’épouser."