Albert Cohen, qui a connu la consécration littéraire avec Belle du Seigneur, est un écrivain dont l'oeuvre est fortement inflencée par ses racines juives. ©Getty - Ulf Andersen
Albert Cohen, qui a connu la consécration littéraire avec Belle du Seigneur, est un écrivain dont l'oeuvre est fortement inflencée par ses racines juives. ©Getty - Ulf Andersen
Albert Cohen, qui a connu la consécration littéraire avec Belle du Seigneur, est un écrivain dont l'oeuvre est fortement inflencée par ses racines juives. ©Getty - Ulf Andersen
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Résumé

Comprendre Albert Cohen par son enfance, son rapport à l'Orient, aux femmes, à sa mère, à la bourgeoisie, mais aussi et surtout par son chef-d’œuvre, Belle du Seigneur.

avec :

Hubert Nyssen (Fondateur des éditions Actes Sud), Franck Médioni (écrivain), Philippe Zard (Maître de conférences à l’Université de Paris X-Nanterre), Caroline Foultier, Jean-Pierre Winter (Psychanalyste et écrivain), Jacques Chancel (Journaliste).

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Cohen ou l'amour inconditionnel du Sud et de sa mère

Albert Cohen est né à Corfou, où il habite dans le ghetto juif. Cette île est représentée dans son œuvre comme un Paradis, fait de miel, de soleil, d'Orient. Même s'il a très tôt (en 1900) quitté la Grèce, d'abord pour Marseille puis pour Genève, où il suivra des études de droit et de lettres, se mariera et deviendra papa, le questionnement sur l'Europe et l'occidentalité restera toujours au cœur de son œuvre. Un questionnement identitaire, doublé de la conscience de plus en plus aiguë de sa judaïté (il prend d'ailleurs la direction de La Revue juive en 1925). Albert Cohen dit ainsi de Solal, qui peut être lu comme son double, qu'il est "à la fois le symbole du Juif assimilé, qui n'est plus vraiment Juif, et du Juif pur, qui ne se sent que Juif".

20 min

Dans la construction d'Albert Cohen, le rôle de sa mère est également prépondérant. Il lui voue un amour inconditionnel, considérant d'ailleurs que le seul amour pleinement vécu avec une femme est l'amour maternel. De fait, il a une représentation de la maternité comme un sacrifice total de soi à l'enfant : "Les autres femmes ont un moi, ma mère avait un fils", écrit-il. Aussi cette figure maternelle se retrouve-t-elle naturellement au cœur du travail de l'écrivain. Elle a fait l'objet d'une œuvre à part entière, Le livre de ma mère : œuvre de remords, Cohen regrettant de n'avoir pas pu emmener sa mère avec lui à Londres pendant la Seconde guerre mondiale - sachant qu'elle est morte d'une crise cardiaque en France, sous l'occupation allemande. Mais, au-delà de ce roman précis, sa mère a été une intarissable source d'inspiration pour toute l'œuvre d'Albert Cohen.

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Belle du Seigneur, OLNI

Albert Cohen est très peu connu en 1968, et va devenir une star avec Belle du Seigneur. Alors que la France est paralysée par le mouvement étudiant et ouvrier, il publie ce roman-fleuve, roman d'amour, roman bourgeois en somme, qui semble aller totalement à l'encontre des slogans proclamés dans la rue. Pourtant, le livre connaît un succès considérable, recevant un concert de louanges, couronné par le Prix du roman de l'Académie française. Succès d'autant plus surprenant que ce roman n'a rien à voir avec la littérature de l'époque, renvoyant ainsi à une forme d'anachronisme : il reste malgré tout un roman assez classique, s'inscrivant dans la lignée des grands romans d'amour occidentaux (Aurélien d'Aragon, Tristan et Iseult...), avec une écriture héritée des années 1920/30, alors que la France intellectuelle de la fin des années 1960 s'intéresse aux sciences sociales, et promeut une littérature placée sous le signe de l'avant-gardisme et du Nouveau roman. Belle du Seigneur a ainsi un statut tout à fait spécial : roman à succès, à la fois classique et expérimental - en tant qu'il consiste aussi en une fête du langage, Albert Cohen étant un virtuose du discours intérieur -, il fait figure d'Objet Littéraire Non Identifié. 

D'ailleurs, son rapport même aux événements sociaux et politiques de l'époque est également ambigu. Pouvant être lu comme un roman bourgeois, Belle du seigneur comporte aussi tout un nombre de thématiques susceptibles de plaire à la pensée 1968. On y lit une détestation absolue envers la puissance - politique, militaire, virile -, Cohen s'adonnant à des litanies vengeresses envers les abominables manèges de la phallocratie, qu'il renomme "babouinerie". Cette critique féroce du petit monde bourgeois - qui passe notamment par la peinture d'une ironie cinglante de la famille Deume et en particulier d'Adrien, que Cohen décrit lui-même comme un "pauvre imbécile, fonctionnaire à la SDN, qui ne pense qu'à son avancement, et à tailler des crayons avec une machine très perfectionnée" - pouvait passer pour une forme d'anarchisme, de sensibilité libertaire, voire de féminisme - ce qu'on peut aujourd'hui remettre en doute en entendant ici Cohen parler des femmes... 

Mais Belle du Seigneur est aussi et avant tout une histoire d'amour. Une histoire d'amour sur laquelle l'écrivain porte un regard amusé, dans lequel on sent une tension entre la cruauté envers l'amour-passion et la beauté du lyrisme amoureux. Belle du Seigneur peut ainsi apparaître comme un roman désespéré, dont la thèse serait que ce que l'on célèbre comme l'amour passionnel est une illusion, dont les soubassements moraux (la tromperie, le mensonge, la cruauté, la volonté de puissance...) sont discutables, si ce n'est méprisables. 

59 min

Après Belle du Seigneur, la vie d'Albert Cohen sera radicalement transformée. Il renonce au roman, vit reclus, hors de la société, et connaît des moments difficiles, entre mélancolie, solitude, et dépression.

Par Matthieu Garrigou-Lagrange.

Réalisation : Nathalie Salle.

Références

L'équipe

Matthieu Garrigou-Lagrange
Matthieu Garrigou-Lagrange
Gilles Minot
Collaboration
Pascale Dassibat
Collaboration
Sophie Bober
Collaboration