
Si les GAFAMs affirment rendre la vie de leurs utilisateurs plus aisée, ils participent aussi à l'invisibilisation de la partialité technologique, que le bug permet de lever. Dans son Éloge du bug, Marcello Vitali Rosati propose de repenser le numérique, à l'aide du dysfonctionnement.
- Marcello Vitali Rosati
"Il faut chérir le bug de façon radicale", affirme Marcello Vitali Rosati, ce qui "n'est pas facile, parce que nous sommes assujettis à un impératif fonctionnel, qui nous fait penser de façon presque naturelle, incontestable, inquestionnable, que le bug est aberrant."
"Le bug, explique le philosophe, est quelque chose qui émerge de l'extérieur, qui met en cause une intentionnalité linéaire d'un sujet prétendu." Il "casse, interrompt, brise le flux dans lequel nous nous trouvons" et en dévoile "le contexte, la situation, la spécificité. Il rend visible ce qui nous semblait transparent et naturel."
La première définition apparaît dans les "dictionnaires anglais de la fin du XIXème siècle", qui associent le bug au "spectre", puis aux "insectes", et notamment aux "punaises de lit". Comment sommes-nous passés d'un terme qui réfère par le sens propre, à un terme qui passe par le sens figuré ? "La punaise de lit est une sorte de spectre" souligne Marcello Vitali Rosati. "Elle possède les mêmes propriétés." Elle officie la nuit, et "nous fait peur car elle nous pique et que nous ne la voyons pas. [...] Moi, poursuit le philosophe, j'aime bien penser que le bug est plus un spectre qu'un insecte, parce que les spectres sont des entités qui possèdent une intentionnalité propre, supérieure à celle de l'insecte. Le bug doit être - à mon avis - relié à la philosophie."
"La philosophie est un bug"
Dans le quatrième chapitre d'Éloge du bug, l'écrivain évoque l'ouverture du Banquet de Platon : en se rendant chez Agathon pour dîner, Socrate interrompt sa marche. Il s'arrête au milieu du chemin et déraille. Ce dysfonctionnement est - selon Aristodème, un ami qui l'accompagne - provoqué par un "démon" qui "fait émerger la philosophie".
Tout au long de son ouvrage, le philosophe réinscrit la technique en rapport avec la pensée philosophique. "Il est très important, explique-t-il, d'aborder les nouvelles technologies, non par le prisme de "la rupture et de la révolution" mis en avant par les entreprises pour vendre leurs produits, mais par celui de "la continuité". En réalité, "les idées qui semblent avoir été inventées par Steve Jobs étaient déjà présentes chez Aristote."
Les GAFAMs tentent d'imposer un "impératif fonctionnel". "Il faut que tout marche pour garantir la production de richesses. Francesco Orlando, théoricien de la littérature italienne, a beaucoup analysé cette injonction à partir de la littérature du XIXe siècle, dans laquelle sont mentionnés beaucoup d'objets désuets. Des choses cassées, qui ne fonctionnent plus, des choses à jeter." Un paradoxe, "à une époque où la société, suite à la première révolution industrielle, prône la fonctionnalité. Pour Orlando, l'impératif fonctionnel est une spécialisation d'un autre fondamental : l'impératif rationnel, analysé par Freud : Je ne peux pas dire une chose et son contraire en même temps, ce n'est pas possible. [...] L'irrationnel est conçu comme un comportement néfaste, qu'il faut réprimer. Cet impératif se banalise à tel point qu'il n'est plus possible dire quelque chose qui aille contre, sans avoir honte." Cette injonction du rationnel équivaut à celle du "fonctionnel". Le bug devient alors ce qui permet d'en "casser le flux". Lorsque l'outil, invisible car utilisé de façon automatique, se brise, l'utilisateur prend le temps de le regarder, de s'interroger sur sa propre intentionnalité, et sur son usage. "Il révèle, poursuit Marcello Vitali Rosati, que la fonctionnalité n'est pas le seul paradigme possible." Quand il marche, "l'outil structure l'action, oblige à faire, et induit un comportement." Il en est de même pour les objets technologiques, qui "incarnent une interprétation du monde". "La matière pense, structure le sens, et le bug permet de rendre visible cette pensée incarnée, qui serait sinon pensée comme triviale".
GAFAM, ouvre-toi
Si le personnage d'Aladdin, dans Disney, "est un héros intelligent" dont les souhaits ne sont limités qu'à trois, celui de Galland est un "anti-héros assez stupide" qui n'exprime pas ses désirs malgré le fait que la lampe puisse tous les exaucer. "Penser ce que l'on veut est compliqué" souligne Marcello Vitali Rosati. Or, "les GAFAMs ne nous permettent pas seulement d'exaucer nos désirs, mais d'exaucer aussi ceux que nous n'avons pas exprimés. Pourquoi ? Parce que nous ne devons même pas faire l'effort de les penser." Les entreprises numériques affirment simplifier la vie grâce à l'intuitivité de leurs produits. Or, "pour que quelque chose soit intuitif, il ne doit pas y avoir besoin de médiation pour le saisir, ce qui signifie qu'il n'y a qu'une seule manière de le comprendre, de le voir. Unicité, unité et homogénéité semblent donc intrinsèques à l'intuition. [...] Il n'y a pas besoin d'une médiation : il n'y a qu'un seul paradigme possible. Nous prenons ce qu'il y a de mieux. Mais en réalité, c'est un leurre d'imaginer qu'il y a un meilleur des mondes, que le meilleur chemin est celui qui est indiqué par Google Maps."
Il en est de même pour les applications de rencontre, poursuit le philosophe. "Souvent, nous nous demandons : est-ce que cela marche ? Pouvons-nous rencontrer la personne parfaite en utilisant cet algorithme ? En réalité, la question à se poser est toute autre : Quelle est la conception de l'amour ? Celle des personnes parfaites, des matchs, derrière un algorithme particulier ? L'algorithme implémente une vision particulière. Dans Tinder, c'est un match. Cette façon de trouver l'amour n'est pas mauvaise, mais n'est pas la meilleure, parce qu'il y en a plusieurs. C'est une manière particulière. La seule possible." Les applications de rencontre délivrent une représentation du monde. Par exemple, le match, pour Tinder, équivaut à une compatibilité. L'algorithme regarde "si la personne possède des caractéristiques qui la rendent compatible avec une autre". Seulement, observe Marcello Vitali Rosati, "ce n'est qu'une interprétation possible de ce qu'une relation entre deux personnes peut être." Dans Le Banquet de Platon, "c'est le contraire. Socrate explique que l'on tombe amoureux d'une personne parce qu'elle a tout ce que nous n'avons pas. Elle est complémentaire car différente." Par conséquent, chacun doit pouvoir "avoir sa propre idée de ce qu'est un match" affirme le philosophe.
Avoir accès à l'erreur
"La politique d'opacité extrême de la plupart des entreprises commerciales aujourd'hui, rend impossible de regarder les codes, de savoir ce qu'il se passe derrière, appuie Marcello Vitali Rosati. Très souvent, la raison que les firmes donnent sont celles de la sécurité : "Nous vous protégeons. Nous nous occupons bien de vous, ne vous inquiétez pas, ne vous salissez pas les mains." Les constructeurs de voitures par exemple, mettent de gros plastiques noirs pour couvrir le carburateur. Si vous voulez changer l'huile, ce n'est pas possible, parce que tout est caché. Impossible d'accéder à la machine : ça ne nous concerne pas. Évidemment, cela signifie renoncer à pouvoir disposer d'une maîtrise, d'une compréhension et donc d'une analyse critique de l'outil technique."
"La technologie prétend rendre libre parce qu'elle nous évite de faire les petites choses sales. En réalité - c'est ce qu'affirme Épicure - ce n'est pas une liberté. La liberté, c'est d'être capable d'assouvir nos propres besoins nous-mêmes. D'aller à marge, de s'occuper soi-même, de mettre les mains dans les carburateurs. D'augmenter sa propre littératie, de savoir cultiver son jardin, et non simplement manger ce que l'esclave nous a préparé : de savoir cuisiner."
Réécoutez Les Nouvelles d'un Monde Meilleur de Juliette Devaux, toute l'actualité de la semaine qui éclaire le monde de la tech.
Pour aller plus loin :
Marcello Vitali Rosati, 2024, Éloge du bug : être libre à l'époque du numérique, éditions La Découverte.
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