En Première,  2,9% des filles avaient choisi la spécialisation NSI (Numérique et Sciences Informatiques) en 2020
En Première,  2,9% des filles avaient choisi la spécialisation NSI (Numérique et Sciences Informatiques) en 2020 ©Getty - Hinterhaus Productions
En Première, 2,9% des filles avaient choisi la spécialisation NSI (Numérique et Sciences Informatiques) en 2020 ©Getty - Hinterhaus Productions
En Première, 2,9% des filles avaient choisi la spécialisation NSI (Numérique et Sciences Informatiques) en 2020 ©Getty - Hinterhaus Productions
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Le constat est établi depuis des années et les chiffres récents ne sont pas très enthousiasmants : les femmes sont sous-représentées dans les métiers du numérique. Comment cette inégalité se traduit-elle dans les carrières des femmes ? Et comment lutter efficacement contre ces disparités ?

Avec
  • Anne-Marie Kermarrec Chercheuse en informatique, co-fondatrice de la start-up Mediego et professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL)
  • Isabelle Collet Chercheuse en sciences de l’éducation à l’université de Genève, elle forme les enseignants aux questions d’égalité

Et ce soir nous nous intéressons à une question transverse, celle de la sous-représentation des femmes dans le monde de la Tech, de la programmation aux postes de direction. Une étonnante absence d’un genre dans un univers qui se revendique vitrine de l'inclusivité et du progressisme. Comment expliquer historiquement et sociologiquement ce delta entre les promesses et la réalité ?

Quels sont les effets de cette surreprésentation masculine dans les usages du numérique ? Les causes de cette sous-représentation sont-elles à chercher du côté de la formation, de l'orientation ? Et quelles sont les réponses les plus adaptées pour mettre un terme à cette inégalité ? Bref, à quand la révolution ?

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Pour en parler, nous recevons :

Isabelle Collet, chercheuse en sciences de l’éducation à l’université de Genève, auteure de Les oubliées du numérique (Ed. Le Passeur, 2019)

Anne-Marie Kermarrec, chercheuse en informatique, co-fondatrice de la start-up Mediego et professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et auteure de Numérique, compter avec les femmes (Ed. Odile Jacob, 2021)

Déborah Loye, directrice de Sista, collectif visant à réduire les inégalités entre femmes et hommes entrepreneurs

Une émission en partenariat avec Numerama. Retrouvez chaque semaine les chroniques de Marie Turcan et Marcus Dupont-Besnard.

Des inégalités persistantes

Selon un rapport publié par l'association Femmes@Numériques en 2020, les femmes représentent toujours moins d'un quart des effectifs dans les métiers du numérique (23%). Du côté de l'entrepreunariat, les données ne sont pas enthousiasmantes non plus : le baromètre publié chaque année par le collectif Sista indique que pour l'année 2020, plus de 90% des fonds levés l'ont été pour des start-ups fondées par des équipes entièrement masculines. Déborah Loye, directrice générale de Sista, déplore cette situation : "C'est absolument vertigineux et c'est inacceptable d'en être toujours là. Il est grand temps que ça change et c'est tout un système qui doit se remettre en cause."

Fait méconnu, si les femmes n'ont jamais été majoritaires dans le secteur de l'informatique, elles étaient tout de même beaucoup plus nombreuses avant le début des années 80. La croissance du secteur a attiré massivement les hommes qualifiés, ce qui a entraîné une baisse en proportion de femmes dans les entreprises. Anne-Marie Kermarrec, chercheuse informatique, revient sur ce bouleversement historique : "Les métiers de l'informatique, quand c'était des métiers de petites mains (...), c'était des femmes qui s'y attelaient. Et au fur et à mesure que le secteur a gagné en prestige, ce n'est pas tellement que les femmes ont déserté, c'est que les hommes s'y sont engouffrés massivement."

Les conséquences de cette sous-représentation

La proportion de filles dans les formations scientifiques dans le supérieur est toujours en berne, elles ne représentaient par exemple que 28,1% des élèves inscrites en école d’ingénieur à la rentrée 2019. Et cette inégalité se retrouve ensuite au sein des entreprises numériques, notamment au sein de la Silicon Valley, largement investi par les hommes. En 2017, un responsable Google avait publié un "memo" à destination des employés, justifiant l'absence de femmes aux hauts postes dans l'entreprise par des différences biologiques. Pour Isabelle Collet, ce cas d'école de réthorique sexiste au sein d'un secteur qui se dit progressiste, s'explique par la diffusion d'un discours particulier : " On imagine qu'il n'y a plus de problèmes d'inégalités parce qu'on est tous beaucoup trop intelligents, trop instruits pour être sexistes, racistes ou homophobes. Et donc les différences que l'on voit encore, puisque ça ne peut pas être nous qui sommes inégaux, c'est forcément la biologie. Donc en fait le raisonnement il est complètement à rebours."

Outre ces conséquences sur le sexisme qui règne dans certaines des entreprises les plus influentes du monde, les équipes entièrement masculines de concepteurs des produits que nous utilisons quotidiennement, peuvent perpétuer inconsciemment des stéréotypes de genre. Les applications de santé ont ainsi mis plusieurs années avant de proposer un suivi des cycles menstruels. Déborah Loye s'étonne ainsi que le secteur des "Femme tech" reste encore aujourd'hui marginalisé par les investisseurs :"J'ai rencontré plusieurs femmes entrepreneures qui avaient développé ces produits-là et à qui les entrepreneurs répondaient qu'il s'agissait d'un "marché de niche.".

Pour résoudre ce problème de sous-représentation des femmes dans les métiers de la Tech, il faut selon Isabelle Collet, inverser le discours prédominant aujourd'hui : "Pour inciter plus de filles à  aller dans ces métiers, l'une des toutes premières choses, c'est de dire : ce n'est pas tant vous qui avez besoin de ce métier. C'est ce métier qui a besoin de vous : vous êtes attendue, vous êtes espérée, on souhaiterait que vous y soyez plus nombreuses."