Que deviennent nos souvenirs à l'ère du numérique ? ©Getty - Yevgen Timashov
Que deviennent nos souvenirs à l'ère du numérique ? ©Getty - Yevgen Timashov
Que deviennent nos souvenirs à l'ère du numérique ? ©Getty - Yevgen Timashov
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Résumé

Que devient notre mémoire lorsqu’il suffit d’un geste sur notre Smartphone pour retrouver notre chemin, un numéro de téléphone ou une orthographe ? Notre mémoire devient-elle obsolète ? Et que penser des rêves transhumanistes qui souhaitent connecter nos cerveaux à des machines ?

avec :

Francis Eustache (Neuropsychologue, directeur du laboratoire Inserm Neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine, professeur à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes - Président du Conseil Scientifique de l'Observatoire B2V des Mémoires), Jean-Gabriel Ganascia (professeur à la faculté des sciences de Sorbonne Université et Président du comité d’éthique du CNRS), Vanessa Lalo (Psychologue clinicienne spécialisée dans les jeux vidéo).

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Internet s'est progressivement imposé comme notre mémoire externe commune, nul besoin désormais de fouiller dans sa mémoire pour retrouver un nom propre, une adresse ou la date d'une sortie cinématographique, une simple consultation sur le web et nous accédons à des connaissances illimitées. 

Mais au-delà ce cette externalisation de nos mémoires, que reste-t-il de nos souvenirs quand des milliers de photos s’accumulent dans des disques dur, des serveurs et des clouds…Comment la machine peut-elle, à terme, conserver nos données sans que celles-ci ne s’évanouissent dans un nuage ?  

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Enfin qu'en est-il des rêves transhumanistes qui visent à connecter un jour notre cerveau à la machine ? Pour en parler, nous recevons trois invités : 

Francis Eustache, Neuropsychologue, directeur du laboratoire Inserm Neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine 

Vanessa Lalo, Psychologue clinicienne spécialisée dans les pratiques numériques 

Jean-Gabriel Ganascia, Informaticien et philosophe, membre du Conseil scientifique de l’Observatoire B2V des Mémoires, professeur à l'Université Pierre et Marie Curie 

Notre mémoire est-elle modifiée par la multiplication des prothèses mémorielles ? 

Ces dernières années, les applications et les fonctionnalités sur les sites agissant comme des "prothèses" pour notre mémoire n'ont cessé de proliférer. Agenda, rappels, répertoire numérique, notre mémoire est désormais en partie externalisée. Francis Eustache relativise le caractère nouveau de ces prothèses mémorielles : l'externalisation de notre mémoire a toujours existé, à travers l'écriture notamment. Mais les mémoires externes actuelles sont différentes : 

La grande différence aujourd'hui c'est le caractère massif de ces données externes, qui sont très utiles, qu'on utilise et qui nous permettent d'apprendre (...). Donc la différence c'est le caractère massif et la facilité d'accès, c'est peut-être trop facile d'accès. Nous sommes tous un peu paresseux, donc on va plutôt chercher en dehors, au lieu de chercher en soi. Francis Eustache, neuropsychologue. 

Pour Vanessa Lalo, cette externalisation de la mémoire peut avoir un impact positif sur nos capacités cognitives. 

Aujourd'hui les informations dont on a plus forcément besoin pour notre survie, qui se trouvent sur internet et qui sont externalisées, peuvent nous permettre de libérer de l'"espace de stockage" pour autre chose, ou de la mémoire vive pour autre chose et notamment la créativité. Vanessa Lalo, psychologue clinicienne

Mais la sollicitation permanente de nos cerveaux à l'ère du numérique entraîne tout de même certains effets néfastes, notamment la diminution du temps consacré à l'activation de notre "mémoire par défaut", indispensable au bon fonctionnement de notre mémoire. 

La mémoire par défaut c'est un réseau qui a été identifié par l'imagerie cérébrale il y a une vingtaine d'années, que l'on commence à bien connaître. C'est un réseau qui s'active quand on a l'impression de ne rien faire de particulier. Ce sont des moments qui sont très importants où l'on revient sur soi, l'on revient sur les informations avec lesquelles on a été en lien (...). Et ce sont des moments qui sont extrêmement précieux pour notre synthèse, pour la synthèse de nos mémoires et pour notre projection dans le futur. Francis Eustache, neuropsychologue 

Que deviennent nos souvenirs à l'ère du numérique ? 

Alors que désormais, tous nos souvenirs sont numérisés et envoyés sur le cloud, notre société semble frappée d'"hypermnésie". Pour Jean-Gabriel Ganascia, cette incapacité à oublier, peut poser problème :  

On a besoin d'oublier pour être capable de faire la paix, pour pardonner. Il y a un très beau livre écrit par une philosophe historienne, Nicole Loraux, La cité divisée, qui montre qu'en Grèce Antique on imposait l'oubli d'un certain nombre d'épisodes justement pour pouvoir reconstruire la société sur des bases nouvelles. Jean-Gabriel Ganascia, informaticien et philosophe 

Francis Eustache, rappelle que la mémoire humaine se distingue de la simple capacité de stockage offerte par les mémoires externes : 

Les capacités de la mémoire humaine sont extraordinaires parce qu'elles manient à la fois les capacités d'enregistrement et l'oubli des informations. Et un oubli qui n'est pas en tout ou rien, un oubli qui est subtil, qui est parfois une mise à l'arrière plan. Francis Eustache, neuropsychologue 

Les rêves transhumanistes d'augmentation de la mémoire 

Le 28 août 2020, Elon Musk présentait pour la première fois les dernières avancées de sa start up Neura Link, consacrée au développement de projets visant à connecter le cerveau humain à des appareils électroniques. Pour Francis Eustache, l'état de la recherche ne laisse pas présager une mise sur le marché prochaine d'implants neuronaux permettant d'augmenter la mémoire : 

On peut faire des expériences très simple, on peut transmettre des souvenirs avec beaucoup de guillemets. Parce que cela va se résumer à quelques échanges biochimiques. Mais quand on parle de la mémoire humaine, des souvenirs, on est quand même très loin de tout ça. 

Jean-Gabriel Ganascia et Francis Eustache sont tous deux membres du conseil scientifique de l'Observatoire B2V des Mémoires qui organise la quatrième édition de la Semaine de la Mémoire du 21 au 24 septembre à Tours. 

Références

L'équipe

Juliette Devaux
Production déléguée