France Culture
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Vous reconnaîtrez mon esprit facétieux au fait que je choisisse l’ouverture du festival de Cannes pour vous parler de…théâtre. D’autant que ce n’est pas pour appliquer à cet événement cinématographique un lieu commun de plus en le comparant à une scène de théâtre.

Mieux vaut y aller pour de vrai bien que j’ose avouer ne pas être une spectatrice assidue. Mais si vous me demandiez quand j’y ai été pour la dernière fois, je vous répondrais avec fierté que ce n’est pas plus tard que la semaine dernière. L’*Antigone * de Sophocle mise en scène par Ivo van Hove au Théâtre de la Ville, interprétée en anglais avec Juliette Binoche dans le rôle titre m’a ravie. Comme appréciation c’est un peu court et c’est dû à une carence de culture théâtrale à laquelle il est toujours temps de remédier. Le moyen est simple : que vous soyez dans mon cas ou que vous fassiez partie des 8% des Français qui fréquentent régulièrement les théâtres, vous devez lire le dernier livre de Jean-Loup Rivière paru au Seuil dans la collection la librairie du XXIème siècle. Son titre, *Le monde en détails, * n’indique pas que l’auteur parle de théâtre mais si l’on sait que Jean-Loup Rivière enseigne, entre autres fonctions, les études théâtrales à l’Ecole Normale supérieure de Lyon, il ne peut pas y avoir de confusion.

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Je ne vais donc pas me contenter de vous dire le plaisir que j’ai eu à lire ce livre. Il s’agit d’une succession de chapitres de quelques pages, tous inspirés par des « objets de théâtre ». Ces objets, ce sont bien sûr les spectacles et leur mise en scène qui ont eu lieu dans la première décennie du XXIème siècle. Si vous n’y avez pas assisté, si vous ne connaissez même pas l’auteur, aucune importance ! Jean-Loup Rivière ne fait pas le maître d’école mais vous en dit suffisamment pour le suivre sans honte. D’autres objets de théâtre lui servent de prétexte : les fauteuils de théâtre dont l’auteur se demande s’ils sont toujours trop serrés à dessein et à quel dessein? le sommeil ou l’ennui qui vous envahit, la fonction de la porte sur une scène, à quoi reconnaît-on un mauvais acteur, quelles sont les vertus du costume moderne ? Sans parler de l’embarras d’aller voir l’acteur ou le metteur en scène qu’on connaît après un spectacle qui n’a pas tenu ses promesses.

Ces détails n’ont rien de futile. Ce sont des occasions de cerner la question qui hante l’auteur : « qu’est-ce qui fait théâtre ou a contrario ne le fait pas » et subsidiairement : « pourquoi retourne-t-on au théâtre ? » La méthode paraît limpide : à partir du détail qui peut être aussi la mode consistant à commencer le spectacle avant que les spectateurs ne soient installés, l’auteur analyse finement les sensations qu’il provoque et termine par une chute souvent inattendue, toujours subtile ou paradoxale. En tournant autour de ses objets, en les décryptant, Jean-Loup Rivière leur donne un sens qui n’était pas perceptible. Il y faut une érudition comparable à celle de l’historien de l’art Daniel Arasse. Si vous l’avez lu ou si vous avez vu ses émissions, voilà quelqu’un qui a transformé la relation du regard avec les œuvres d’art par l’observation des détails mais aussi par l’analyse des conditions muséales et l’effet des reproductions photographiques sur notre perception.

En voici un exemple.Il s’agit d’une pièce La jeune fille de Cranach écrite et mise en scène à la Maison des Métallos par Jean-Paul Wenzel*.* Vous l’avez d’ailleurs peut-être écoutée sur France Culture, mais vous allez voir que ce n’est pas la même chose que d’y être! Un vieillard est surpris par Suzanne dans une fable qui traite de l’héritage et de la transmission. À plusieurs reprises, le vieillard s’endort. Jean-Loup Rivière écrit : « l’acteur ne dort pas, il feint de dormir. C’est peut-être l’acte ou le geste qui possède la plus grande et la plus profonde théâtralité, car c’est le seul sans doute qui ne peut être que feint. (…) Toutes les actions humaines qu’il est censé imiter, l’acteur peut les accomplir vraiment, sauf une : dormir. (…) Qu’un personnage s’endorme et nous voilà dans la pure puissance du théâtre, dans ce qui ne peut être que du théâtre. Il y a un autre acte qui, sur scène ne peut être qu’imité, c’est mourir. S’il n’était pas feint, il serait unique et sans lendemain, non répétable, donc non théâtral. (…) L’acteur ne peut pas dormir mais il se trouve néanmoins quelqu’un qui, à l’intérieur du théâtre le peut, c’est le spectateur. C’est même le seul acte qu’il peut accomplir. (…)Le sommeil est donc un grand geste théâtral puisqu’il condense la théâtralité et distingue l’acteur du spectateur ». Et l’auteur de conclure, je cite« si ce raisonnement est cohérent, on peut imaginer le plus beau des spectacles : des acteurs feignant de dormir devant des spectateurs véritablement endormis. »

Pourquoi Jean-Loup Rivière retourne-t-il au théâtre ? Vous le saurez en le lisant et last but not least, vous aurez envie de le suivre s’il est vrai, comme il le dit lui-même, que le plaisir du théâtre est lié au désir de le comprendre.

Jean-Loup Rivière : *Le monde en détails, * Seuil, la librairie du XXIème siècle

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