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Hyperactif
Hyperactif
- Alan PS

Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par vous poser quelques questions que j’ai soigneusement sélectionnées :
-Avez vous des difficultés à vous souvenir de vos rendez-vous ?

-Ressentez-vous la bougeotte motrice de vos mains ou de vos pieds quand vous devez rester assis longtemps ?

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-Avez-vous des difficultés à rester concentré sur ce que les gens vous disent même quand ils s’adressent directement à vous ?

-Egarez-vous vos effets personnels ?

-Dérangez-vous les autres quand ils sont occupés ?

Est-ce grave docteur?

Eh bien, si vous aviez la mauvaise idée d’aller consulter, après une interrogatoire serré, vous seriez diagnostiqué, selon votre interlocuteur, comme un adulte atteint de TDHA « trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité » ou comme le prototype de l’adulte normal postmoderne : un peu d’originalité, un peu de failles, un peu de créativité, un peu d’impulsivité, un peu de sens de l’initiative ! Vous vous reconnaissez ? et vous ne devez pas être le seul !

Si je vous ai gentiment mis sur le gril aujourd’hui, c’est parce que la Haute Autorité de Santé doit très prochainement publier ses recommandations sur ces fameux troubles qui font une irrésistible ascension chez les enfants mais aussi chez les adolescentes et les adultes, autrement dit nous tous. J’ose espérer que les experts adeptes du consensus auront eu le temps de lire *« Tous hyperactifs » * le livre que le psychiatre et psychanalyste Patrick Landman vient de publier aux éditions Albin Michel. J’ai bien conscience que nombre d’auditeurs pourraient trouver ce sujet trop spécialisé à moins de se sentir concerné. Mais en posant la question « le TDHA existe-t-il ? » l’auteur nous entraîne dans une réflexion beaucoup plus large et particulièrement accessible sur les enjeux actuels de la psychiatrie, ses liens avec les neurosciences et l’industrie pharmaceutique. Je précise que Patrick Landman ne défend aucune chapelle sinon l’intérêt des patients hyperactifs dont personne ne doute de l’existence, qu’il n’est hostile à aucune prise en charge y compris médicamenteuse à laquelle il lui arrive d’avoir recours et que les découvertes en neurosciences sont loin de lui être étrangères. Vous voyez, je prend des précautions car je ne voudrais en aucune cas semer le doute auprès des parents dont les enfants hyperactifs sont correctement pris en charge, ce qui est le plus souvent le cas en France.

Il n’empêche que nous ne sommes nullement à l’abri de l’épidémie qui sévit aux Etats-Unis, où les cas des enfants et des adolescents ont été multipliés par trois en vingt ans avec les prescriptions médicamenteuses qui vont avec. Cela traduit ET une prise de conscience ET un surdiagnostic dans un pays où les laboratoires pharmaceutiques s’adressent directement aux usagers par une publicité agressive vantant uniquement leurs mérites, jamais leurs échecs ni les conséquences à long terme en partie inconnues des prescriptions vantées surtout sur le cerveau des enfants.

Mais comment faire la part de ces deux composantes ?

C’est justement la démonstration de Patrick Landman, preuves à l’appui. D’abord en mettant en cause les critères du diagnostic qui repose sur un relevé de signes comportementaux non spécifiques qui ne cesse de s’élargir sans tenir aucun compte des facteurs psychiques et sociaux. Les facteurs de confusion sont donc très nombreux. Un exemple : plus un enfant est jeune, plus il a de chance d’entrer dans cette catégorie pour une immaturité banale qui évoluerait sans intervention. Autre exemple : les enfants dits « intellectuellement précoces », dérangeants car peu adaptés au système scolaire, sont plus souvent que les autres diagnostiqués hyperactifs.

Par ailleurs, il y a un lien évident entre l’augmentation des diagnostics et la mise sur le marché, dans les années 90, de nouveaux psychostimulants pour traiter le déficit de l’attention avec des bénéfices estimés à 10 milliards de dollars. Or, ni les marqueurs biologiques, ni la génétique, ni la psychologie neurocognitive n’apportent à ce jour la moindre preuve indiscutable de l’existence de ce trouble. Patrick Landman soulève le paradoxe suivant : l’intérêt des firmes serait qu’on ne trouve pas de marqueurs biologiques des maladies mentales pour rester dans une « zone grise » suffisamment scientifique pour donner une impression de sérieux tout en restant en attente de confirmation afin de permettre une souplesse du marketing. Or, toutes les maladies mentales sont aujourd’hui dans cette « zone grise ».

Il n’empêche, et nous avons tous l’expérience de la prescription d’un psychostimulant lorsqu’elle est vraiment nécessaire, qu’elle apporte un soulagement et qu’elle est associée à d’autres mesures. Pendant combien de temps et à quel prix ? Il est difficile de répondre à cette question bien légitime.

Et si l’hyperactivité passait tout simplement de mode comme cela se voit en psychiatrie? La perspective organiciste américaine a construit le TDHA comme une maladie du cerveau, elle peut tout aussi bien le défaire mais ne doutons pas que ce soit pour le remplacer…