France Culture
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Est-ce que le copieux « menu dégustation » que propose Serge July - c’est ainsi qu’il présente lui-même son « dictionnaire amoureux du journalisme » - peut intéresser ceux qui ne sont pas journalistes ? Je n’ai pas constaté que ses chers collègues qui l’ont beaucoup reçu se soient préoccupés de cette question. La curiosité – qualité première du journaliste - les a surtout poussé à interroger l’auteur sur l’actualité, à critiquer ses choix subjectifs, voire ses états d’âme quant à savoir s’il est bien élégant de faire une entrée « Serge July, itinéraire d’un enfant gâté ». Mais nous, consommateurs multimédias tout aussi curieux, avons-nous de bonnes raisons de nous mettre à table ? À vous d’en juger. Le principe du dictionnaire amoureux où l’auteur peut faire ce qu’il lui plaît sans prétendre ni à l’exhaustivité ni à l’impartialité se prête particulièrement au style journalistique : les sujets sont traités selon la règle n°1 énoncée par Françoise Giroud : inutile d’avoir du talent à la cinquième ligne si le lecteur vous a lâché à la quatrième. On peut donc commencer par picorer et on termine facilement son assiette car le plat est digeste. Même quand on croit l’avoir déjà goûté, on y trouve des saveurs inédites, des anecdotes savoureuses, des phrases cultes comme je cite « aucun journal n’est objectif, la presse l’est ». Je vous laisse le soin d’en retrouver l’auteur.

Mais est-ce que les détracteurs de la presse y trouvent leur compte ?

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Ils y trouvent leurs maîtres ! ils ont pour nom Montesquieu, Voltaire, Balzac, Zola, Mauriac, de Gaulle…Et ils se délecteront de quelques plats amers : « connivence », « bidonnages » ou « ménages », cette pratique fort rémunératrice entretenant la confusion entre la communication et l’information mais aussi « bourrage de crâne » où l’on apprend entre autres la disqualification de la presse française pendant la guerre de 14-18.

Allez-vous poursuivre la métaphore culinaire ?

Pourquoi pas ? Par principe, un menu dégustation se compose d’une infinité de plats, ici 121; quand on arrive à distinguer les ingrédients, leur combinaison est inédite. C’est ainsi que Serge July fait entrer au menu des personnalités connues mais pas sous l’angle de leur activité journalistique : auriez-vous pensé à Hérodote, premier reporter de l’humanité, à Hegel qui, après avoir terminé La Phénoménologie de l’esprit a dirigé pendant 18 mois et avec passion un quotidien allemand, ou Karl Marx publiant pas moins de 487 articles pour le journal américain New York Tribune dont il a été le correspondant diplomatique pour l’Europe dans les années 1850-1860, ce qui lui a assuré un confort domestique non négligeable. Autre point commun entre la cuisine et le journalisme : ils combinent talent individuel et talent collectif. Et des talents individuels, Serge July ne se prive pas d’en faire les portraits. Pas tant de nos contemporains que de ceux qu’il admire ou à qui il attribue une bonne raison de les y avoir mis, pour les faire mieux connaître comme Jean Hatzfeld ou les démystifier comme Albert Londres. Et dans le désordre de l’ordre alphabétique on trouve Hubert Beuve Méry, Jean-François Bizot, le créateur de Actuel, Albert Camus, Daniel Filipacchi, Robert Hersant, Claude Lanzmann. À la lettre H, trois stars du journalisme américain : Michael Herr, John Hersey et Seymour Hersh dont on peut lire des extraits enthousiasmants sans oublier Ernie Pyle et John Reed, tous dans la liste des cents chefs d’œuvre journalistiques du XXème siècle américain, John Hersey étant unanimement reconnu comme le number one pour « Hiroshima ». Et puis, avez-vous jamais lu le 1er amendement de la Constitution américaine ? Connaissez-vous l’histoire de la machine à écrire, du Leica, du new journalism, du Tout Paris ? Avez-vous déjà entendu le nom de Charles-Joseph Panckouke, le plus grand éditeur du 18ème siècle ? Dans la cuisine contemporaine, les sauces sont allégées mais on ne saurait se passer de liant. Serge July raconte des histoires qui se recoupent. Un seul exemple : si vous voulez savoir tout ce qu’il a à dire sur le quotidien Libération qu’il a dirigé pendant 33 ans, il vous faudra consulter pas moins de 35 entrées ! S’y dessine un portrait de Serge July qu’il aurait répugné à écrire d’une traite. Et cerise sur le gâteau : une réflexion sur les révolutions qui ont agité le journalisme d’hier, celui d’aujourd’hui et qui agiteront celui de demain.

Mais si Serge July était là, il y a bien une question sur l'actualité que vous auriez envie de lui poser ?

A l’entrée « 4ème pouvoir », celui qu’on attribue à la presse le plus souvent pour s’en plaindre, Serge July parle du métajournalisme ce serait un 5ème pouvoir, celui d’exercer une fonction critique sur l’exercice déontologique de la profession mais aussi celui de vérifier les affirmations des uns et des autres. Ce sont les lanceurs d’alerte qui se proclament les piliers de ce 5ème pouvoir. Mais que penser de l’initiative du Monde et d’autres journaux à la suite des révélations de fraude fiscale des clients de la banque HSBC, d’ouvrir un site où chacun pourra adresser des documents confidentiels à charge pour les journalistes d’en vérifier l’authenticité. Journalistes enquêteurs ou policiers ? Tous lanceurs d’alerte ou tous dénonciateurs ? Personnellement, j'en tremble.

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