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Nos vies, nos désirs sont-ils déjà contrôlés ? Et si la menace n’était pas tant dans la surveillance d’aujourd’hui mais dans celle qui se prépare, celle qui va chercher à prédire les comportements et les faits avant même qu’ils n’aient lieu ? De la science-fiction ?

Minority report
Minority report
- Minority report

Quand, en 2013, Edward Snowden a mis à jour la surveillance mondiale exercée par la NSA et ses partenaires, j’ai partagé la stupéfaction puis l’inquiétude, pour ne pas dire davantage, que ces révélations ont suscitées. Dire que je me suis sentie personnellement concernée serait exagéré bien que j’ai tout à fait conscience de l’être car, comme tout le monde, j’ai des choses à cacher, même si ce ne sont pas des délits. Je sais aussi qu’à chaque fois que j’utilise ma carte bancaire, je suis repérable mais je ne m’en aperçois pas. Il n’empêche que j’y pense en imaginant des scenarii improbables inspirés de séries policières où je me dis que cette localisation me servirait d’alibi au cas où… En revanche, quand je passe commande sur internet, je ne peux ignorer que mon profil de consommatrice est analysé puisque je reçois sans répit des promotions pour des articles pré-sélectionnés censés m’intéresser. Profilée je suis mais j’ai encore l’illusion de maîtriser ce qu’on veut me faire consommer en ne cédant pas aux sollicitations.

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Et que se passe-t-il quand on fait des recherches sur internet ?

Je ne sais pas si vous avez remarqué qu’en faisant la même recherche sur votre ordinateur et sur un autre ordinateur, les résultats sur l’écran sont très différents par leur nature et leur ordre d’apparition. Là, il ne s’agit plus de vous faire consommer mais de sélectionner à votre insu les informations qui vous parviennent. Si je fréquentais plus régulièrement les conférences américaines TED, sigle tiré de technology, entertainement et design, j’aurais été affranchie depuis 2011 par celle d’Eli Pariser intitulée « beware online filter bubbles » qu’on peut traduire par : « prenez garde aux bulles de filtre ».

Qu’est-ce qu’Eli Pariser m’a appris que vous savez peut-être depuis longtemps? qu’il n’y a plus d’internet générique. Que vous fréquentiez Facebook, Google mais aussi Yahoo actualités, le Huffington post ou le New York Times, les informations qui vous parviennent sont sélectionnées en fonction d’une cinquantaine de critères dont le type d’ordinateur et de navigateur que vous utilisez en passant par votre localisation géographique. La personnalisation consiste à envoyer les informations que l’opérateur via ces algorithmes pense que vous voulez voir mais pas nécessairement ce que vous auriez besoin de voir. Les algorithmes finissent par constituer ce qu’Elie Pariser appelle une « bulle de filtres » qui devient votre unique univers d’information en ligne. Les règles qui déterminent ce qui passe ou pas à travers les filtres sont opaques, leur pertinence douteuse puisque vous ne pouvez décider ni de ce qui entre, ni de ce qui est exclu de la bulle. Le cynisme médiatique dans l’Italie des années 1990 qu’Umberto Eco dénonce dans son dernier livre est largement dépassé et les connaissances sur le fonctionnement d’internet qui nous permettraient de sortir de notre bulle manquent cruellement.

Est-ce qu'il n'y a pas un film de science-fiction qui a imaginé ce contrôle sur l'information en démocratie ?

Pas à ma connaissance mais je ne suis pas spécialiste. En revanche puisque que vous me parlez de science fiction, c’est dans le domaine de la prédiction des crimes et délits que la réalité a dépassé la fiction. Les inventeurs de ces logiciels nous promettent de vivre dans une société sans crime, sans délit, sans récidiviste, sans terrorisme. Dans la fiction, c’est Minority Report le film de Spielberg où trois mutants doués du don de préscience les « précogs » préviennent l’agence gouvernementale avant qu’un crime ne soit commis conduisant à l’arrestation de meurtriers en puissance. On oublie que le héros incarné par Tom Cruise démontre que les pré-cogs ne sont pas infaillibles. Plus récemment dans la série américaine *Person of interest, * un programme identifie au jour le jour des personnes - victimes ou coupables - qui vont être impliquées dans un crime. L’Etat ne s’y intéressant pas, c’est un justicier qui se charge de la prévention du crime en temps réel.

Dans la vraie vie, en Californie et bientôt partout où il s’agit d’améliorer la prévention en diminuant les effectifs de la police, le logiciel Predpol (predictive policing) prévoit où les cambriolages et les vols vont se concentrer au cours des douze prochaines heures ce qui permet aux policiers de s’y rendre. Apparemment les résultats sont probants. Predpol ne prédit pas le comportement futur de tel ou tel individu mais le système FAST développé par la sécurité intérieure aux Etats-Unis - si, en enregistrant à distance et sans que vous le sachiez des modifications de vos données biologiques à des points de contrôle, par exemple dans les aéroports, signe que vous auriez quelque chose à vous reprocher. Dans la vraie vie, une société sans violence n’est pas devenue réalité mais une société surveillée dans les moindres recoins de la vie privée - si, que ce soit pour consommer selon votre profil, pour informer de façon dite « personnalisée » ou pour entretenir l’illusion de la sécurité. Les Tom Cruise, qui démontrent que ces systèmes – peu démocratiques - ne sont pas infaillibles, existent mais ils sont peu écoutés.

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