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On l’a beaucoup dit, Marc, le cousinage est frappant entre les crimes commis par des islamistes à Paris et à Copenhague. Alors, on ne sait pas encore comment les Danois vont réagir mais, avec le recul, il me semble qu’on commence maintenant à pouvoir juger de la manière dont, nous, Français, nous avons réagi au-delà de la magnifique protestation dans les rues le 11 janvier. Or, plus le temps, passe, et plus je me demande si, gouvernement en tête, nous ne sommes pas tous en train de faire intellectuellement fausse route en faisant de la laïcité LA valeur à enseigner, à restaurer et à faire régner en réponse aux événement récents.

Mais la laïcité ne vous paraît pas une valeur importante, Philippe ?

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Bien sûr que si, Marc, la laïcité, c’est important, la laïcité, c’est bien, mais ma question c’est : est-ce bien le sujet ? Ce que nous voulons collectivement, si j’ai bien compris, c’est quelque chose d’autre et qui, à mes yeux, est plutôt plus grand, c’est la liberté d’expression, et c’est l’impunité et la sécurité quoi qu’on pense et quoi qu’on dise – je crois que ça va bien au-delà de la laïcité. J’entendais hier Jacques Toubon, le défenseur des droits, donner sa définition de la laïcité, elle est assez juste, je crois, il disait : « La laïcité, c’est la liberté d’être soi-même et que personne ne vous force à être autre-chose ». La laïcité est donc une sorte de programme d’émancipation, en tout cas de promesse d’émancipation. A ce titre, elle est essentielle, en particulier à l’école qui, dans la vision française - à laquelle, pour le coup, je souscris pleinement -, est le creuset de la République en tant qu’elle est le lieu où chacun, grâce à l’esprit critique, se construit à l’abri des influences de sa famille ou de sa communauté d’origine. Même si, en théorie, on peut parfaitement « se construire librement »… puis conclure à la nécessité impérieuse de tuer tous ses voisins, il faut bien sûr plaider pour plus de laïcité dans l’espoir que les candidats-extrémistes s’émancipent des pires influences qu’ils subissent ! Mais ce qui me gêne, c’est que notre problème n’est pas, en tout cas pas principalement, la liberté de se construire soi même. Notre problème, c’est la liberté de penser et de s’exprimer comme on l’entend sans subir les attaques de ceux qui ne pensent pas comme vous. Les attentats, ce ne sont pas des coups portés à la laïcité, ce sont des coups portés à la liberté d’expression et à la tolérance – il me semblerait donc logique qu’on travaille à les promouvoir et à les faire largement reconnaître, elles, par priorité, plutôt que la laïcité.

**Pourquoi alors, selon vous, ce choix, qui vous paraît à vous erroné, de faire porter l’effort sur la laïcité ? **

L’explication est à mes yeux purement historique. La gauche française s’est largement construite au tournant des XIX et XXème siècles dans la résistance à l’imperium de l’Eglise catholique, résistance où s’est forgé le concept de laïcité. Et derrière la neutralité officielle de la laïcité se cache en fait, dans beaucoup d’esprits de gauche, l’idée que la religion est une sorte de relique de temps obscurantistes heureusement révolus – vision qui est d’ailleurs une spécificité française, sans équivalent dans les gauches d’autres pays. Sur ce terrain idéologique et, si j’ose dire, psychologique très particulier, des violences opérées au nom d’une vision religieuse extrême appellent assez naturellement une réponse du type laïcité militante – pour caricaturer, extirpons la religion des esprits simples, et même si possible extirpons la religion tout court, et tout rentrera dans l’ordre ! « Vaste programme !», aurait dit de Gaulle, mais surtout, si l’on considère que notre problème est le respect de la liberté d’expression, on tape là assez largement à côté comme nous l’enseigne cette fois non pas l’Histoire, mais la géographie : l’Irak de Saddam, la Syrie de Assad et dans une moindre mesure la Tunisie de Ben Ali, étaient des modèles de laïcité militante - c’est d’ailleurs peut-être ce qui leur a valu si longtemps le soutien de la France… -, mais elles n’étaient pas, que je sache, des modèles de tolérance à la diversité des opinions. Symétriquement, les grands pays libres, comme le Royaume-Uni, les Etats-Unis ou encore l’Allemagne, ne sont pas des parangons de laïcité – voyez Marc qu’il ne faut pas confondre.

Mais ça n’est pas incompatible !

Evidemment pas, Marc, vous avez raison. Mais : 1. Il faut choisir ses priorités ! 2. A se laisser aliéner par l’Histoire, on peut commettre des erreurs de jugement très graves. Sur ce terrain, nous avons été servis la semaine dernière avec Pierre Bergé qui, en tant qu’actionnaire du Monde, a condamné la publication des noms d’un certains nombre de personnalités ayant fraudé le fisc en déclarant: « Je ne veux pas comparer évidemment ce qui se passe à des époques passées mais quand même, la délation, c'est la délation ! » Autrement dit, parce que, en 1942, des salauds dénonçaient des Juifs ou des résistants, alors en 2015 on ne pourrait pas épingler des fraudeurs dans le cadre d’une enquête honnête et professionnelle sans être soi-même un salaud. M. Bergé devrait ouvrir n’importe quel dictionnaire, tous distinguent soigneusement la délation – démarche vile, intéressée et injuste – de la dénonciation, wikipédia écrit même : « La délation ne doit en aucun cas être confondue avec la dénonciation d'infraction, de crime ou délit », on pourrait même ajouter : laquelle dénonciation est un devoir civique, et même parfois une obligation légale !

Ne croyez pas que je mélange tout, Marc, je trouve simplement que cet exemple montre bien qu’il faut, derrière les circonstances particulières de chaque époque, toujours savoir revenir aux valeurs de la République, les nôtres, dont la liberté, celle de la presse, celle des caricaturistes, celle de chacun de croire, de penser, de dire et d’écrire ce qu’il veut, est la plus éminente, enchâsse toutes les autres.

Et je m’en voudrais de ne pas citer, pour finir, cette perle de Benoit Hamon, qui lui a d’ailleurs valu, il y a quelques jours - le pauvre ! - le peu désirable « Prix Erick Honecker » : « Quand on n’a rien à se reprocher, ce n'est pas grave d'être sur écoutes » - voyez, Marc, que les meilleures intentions ne mettent personne à l’abri d’un péché mortel contre l’esprit de liberté…

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