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The economist
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© Radio France

Ils prennent des participations significatives et font plier jusqu'à la direction générale : les actionnaires activistes sur le point de traverser l’Atlantique.
The Economist, vous le savez, c’est LA bible des milieux économiques et financiers, c’est aussi, soit dit en passant, un magazine d’un excellent niveau, toujours est-il qu’on ne s’attend guère à le voir chanter les louanges de qui vient escagasser les grands patrons. Or, c’est précisément ce qu’il fait cette semaine puisque la Une est consacrée à ceux que The Economist nomme les « Héros improbables du capitalisme » et qui sont les actionnaires activistes. De quoi s’agit-il ? Et bien, de plus en plus, aux Etats-Unis d’abord mais désormais un peu partout, certains investisseurs achètent un petit paquet d’actions d’une société cotée puis exercent sur elles, en tant qu’actionnaires, des pressions visant à obtenir une inflexion de la stratégie, une modification de périmètre, un recentrage sur certaines activités etc, en tout cas un mouvement qui, selon eux, permettra de valoriser la société. Ils se livrent souvent avec le management de l’entreprise à un bras de fer très viril, ils prennent les media à témoin, ils déposent des résolutions aux assemblées générales, il vont même en justice – tout est bon, tout, pour parvenir à leur fin qui est de faire changer la société de cap avec, à l’arrivée, quand tout va bien, une belle plus-value lors de la revente de leur paquet d’actions…

Et à qui s’en prennent-ils, les activistes ?

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Oh il n’y a pas grand-chose qui leur fasse peur, il suffit de remonter sur quelques années pour trouver parmi leurs cibles de très, très grands noms comme Microsoft, Procter &Gamble, Motorola, Burger King ou encore e-Bay, qui vient d’accepter de se séparer de sa filiale PayPal sous la pression du financier Carl Icahn, un vétéran de la petite tribu des activistes – tout récemment, on les a même vu débarquer au capital d’Apple, la plus grosse entreprise mondiale, c’est vous dire… Sur les 6 dernières années, 15% des plus grandes firmes américaines ont eu affaire à eux au point que, selon The Economist, les activistes sont devenus LA hantise des PDG, ils leur font plus peur sue les syndicats, les autorités de régulation ou les concurrents chinois… Alors les empêcheurs de tourner en rond ne gagnent pas toujours, mais très souvent, ne serait-ce que parce qu’ils choisissent leur proie avec soin et qu’ils sont de très, très bons professionnels - au total, les fonds qui se sont spécialisés dans cette activité enregistrent des performances boursières remarquables qui battent tous les indices boursiers à plate couture…

Dans le fond, c’est assez normal que The Economist leur tire son chapeau...

C'est vrai, mais les activistes sont tout de même honnis des grandes figures du monde des affaires, c’est donc aux mauvais garçons du petit milieu qu’il est ainsi rendu hommage. Cela dit, il y a deux raisons de ne pas s’en étonner, la première, c’est que la ligne de The Economist, ultra-cohérente dans son libéralisme, l’amène régulièrement à prendre des positions qui décoiffent le bourgeois – j’ai ainsi le souvenir d’une autre Une plaidant il y a dix ans pour le mariage gay, et d’une autre encore défendant la libéralisation du cannabis, voyez qu’il faut s’attendre à tout …

Mais la seconde raison pour laquelle ce coup de chapeau a sa logique c’est que, du point de vue économique, ces investisseurs-casse-pieds jouent un rôle positif, ils empêchent les PDG de ronronner, ils les obligent à envisager des pistes alternatives qui, de fait, seront créatrices de valeur, pour eux, mais aussi pour tous les actionnaires et, si l’on croit à la bonne allocation des ressources par le marché, à la collectivité tout entière.

Et chez nous, est-ce qu’il y a des actionnaires activistes en France ?

Alors nous n’avons rien qui soit exactement comparable, peut-être faute de capitaux, plus sûrement en raison de la consanguinité du monde des affaires - il y a des tas de choses qui paraissent encore impensables en France. Je me souviens par exemple d’une campagne de Bob Monks contre Sears, aux Etats-Unis, c’était il y a déjà plus de 20 ans, pour dénoncer l’immobilisme de l’entreprise, Monks avait acheté une pleine page du Wall-Street Journal où l’on voyait une photo du conseil d’administration de Sears avec, en dessous, cette phrase : « Actifs dormants » - on voit assez mal ce type de méthodes dans le petit milieu parisien, bien trop feutré pour ça… Mais nous avons malgré tout quelques héros, on connaît Colette Neuville, surnommée la madone des petits porteurs, qui, même si elle n’achète pas les actions des sociétés qu’elle épingle, a souvent pointé des dérives graves et a même réussi, pour le compte des actionnaires, à obtenir des changements importants – elle a ainsi exigé que la Générale des Eaux rehausse le prix d’une OPA qui était manifestement insuffisant, là aussi en faisant un vrai travail d’analyste et en prenant la presse à témoin. UN peu plus tard, Sophie L’Hélias a légitimement ferraillé contre l’Etat dans l’affaire Eramet, avec succès elle aussi. Mais il nous manque encore des VRAIS financiers activistes, qui mettent de l’argent sur la table – c’est d’ailleurs si vrai que les quelques exceptions apparues dans notre pays sont des activistes étrangers : l’ancien GI Guy Wyser-Prate est intervenu dans l’affaire Solocal ou face à Lagardère, il a d’ailleurs échoué dans les deux cas, Nelson Peltz a essayé de peser sur Danone mais sans succès – enfin, à part pour lui, on dit qu’il aurait réalisé une coquette plus-value -, et puis Nexans, EADS ou Safran ont eu maille à partir avec des fonds activistes mais, chaque fois, ceux-ci agissaient depuis Londres ou New-York.

On peut s’en réjouir, mais on peut aussi déplorer que cet aiguillon très utile nous fasse défaut et que, du coup, certaines de nos entreprises soient moins inventives et plus rentières qu’elles ne pourraient l’être ce qui, un jour, finira par se payer…

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