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Résumé

Récemment, le verbe « faire » s'est doté d'un nouveau sens...

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Programmation dans une Fab Lab suisse d'une sculpture pour une imprimante 3D
Programmation dans une Fab Lab suisse d'une sculpture pour une imprimante 3D
- GAETAN BALLY

Ils votent pour François Fillon ?

Bonne blague, mais non. Ce qui les distingue, c'est la manière dont ils le font. Ils le font de manière collaborative, communautaire, sociale. Concrètement, ça veut dire qu'il faut un lieu (certains de ces lieux s'appellent des fab labs, mais ils peuvent avoir d'autres noms), un lieu qui contienne des machines, des machines que parfois ils ont construites eux-mêmes. Ces machines, ce sont des ordinateurs, mais aussi des outils de découpes laser etc., et elles sont mises en commun. Les gens viennent et les utilisent pour des projets qui peuvent être individuels ou communs. Mais surtout, ces mettent en commun leur connaissance pour apprendre les uns des autres. Ceux qui connaissent la métallurgie ou la céramique vont travailler avec ceux qui savent programmer un ordinateur et créer un prototype, les designers vont réfléchir à des formes.

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D'accord, mais qu'est-ce que ça donne ?

Pour l'instant, ça donne essentiellement ça, des prototypes, des expérimentations. Mais certains y voient le ferment d'une nouvelle révolution industrielle, c'est-à-dire la possibilité d'une production industrielle individualisée, communautarisée, décentralisée, qui réponde aux besoins les plus locaux. Et de fait, on voit de plus en de prothèses qui sont fabriquées ainsi, parce que ça revient moins cher et qu'on peut l'adapter au plus près à la personne. Mais c'est aussi un moyen de recycler. Soit parce qu'on peut fabriquer une pièce pour réparer un objet existant (une pièce qu'on ne trouve pas dans le commerce ou alors très chère) ou parce qu'on peut recycler la matière de certains objets obsolètes pour en fabriquer d'autres. Bon, ça c'est dans la théorie, parce que dans la pratique, c'est compliqué. Et si, il y a 3-4 ans, on pensait vraiment que les makers allaient révolutionner l'industrie, on est un peu revenu en arrière. Par exemple, c'est bien de se dire : « tiens, je vais garder mes bouteilles en plastique pour en faire des pinces à linge ». Dans les faits, les plastiques ne sont pas tous les mêmes, certains sont inaptes à ce type de recyclage, ou alors après un traitement coûteux. Et puis, cela nécessite quand même un très fort savoir-faire, pour que ce soit vraiment rentable de ne pas aller acheter des pince à linge à l'épicerie du coin. Mais les recherches avançant, les machines devenant plus facile à manipuler, le design des prototypes étant plus accessible sur Internet, il est possible, malgré tout, que quelque chose de massif se passe et que ce type d'activité sorte du champ des geeks. Un peu comme ce qui est arrivé avec l'informatique, après tout, car quand il fallait assembler soi-même son ordinateur et savoir coder pour l'utiliser, c'était une pratique de niche. Et à mesure que les interfaces se sont simplifiées, l'informatique s'est démocratisée jusqu'à toucher les plus incapables d'entre nous, et je ne parle pas seulement de vous Guillaume.

Est-ce à dire que l'informatique entretiendrait un rapport particulier avec le « faire » ?

Vous êtes perspicace Guillaume, car c'est mon hypothèse. Il me semble que l'informatique contemporaine a créé un rapport un peu nouveau entre le faire et le penser. Du fait du temps très restreint entre l'invention et sa diffusion à très grande échelle, du fait de l'incorporation de plus en plus profonde des effets de ces inventions, du fait de la manière dont elles reconfigurent des pans entiers de nos vies, les technologies contemporaines ont opéré une sorte de fusion entre le faire et le penser. En informatique aujourd'hui, penser, c'est faire, et faire, c'est penser. Je m'explique. Il y a quelques semaines, avec mon copain Joseph Confavreux de Médiapart, on se demandait ce qu'était un penseur à l'heure du numérique (on a des conversations passionnantes, avec mes copains), et on en est arrivé à la conclusion suivante : à l'heure du numérique, il y a toujours des intellectuels qui produisent des concepts, mais ils ont été rejoints par tous ces gens qui fabriquent des services informatiques. Je n'ai pas peur de le dire, Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook est un penseur. En créant Facebook, il met en œuvre une idée des relations sociales toutes les fonctionnalités de Facebook – la manière dont l'algorithme trie les informations qu'ils nous apportent en priorité, dont il choisit les gens que nous sommes censés connaître, comment il croit savoir ce qui va nous intéresser parmi ce que disent nos amis – toutes les fonctionnalités de Facebook sont des concepts. Mais des concepts mis en acte, et avec lesquels nous vivons désormais. Quand Mark Zuckerberg s'exprime là-dessus, il est très clair. Bien sûr, on peut considérer que ce sont des idées nulles, bien sûr on peut dire que Mark Zuckerberg crée une sorte de théorie des relations a posteriori pour justifier son modèle marchand – ça n'est pas faux. Il n'empêche qu'il participe de ce rapprochement entre le faire et le penser qui me semble être un trait fort de notre époque. Et de celle qui vient. Pensons aux voitures autonomes qu'on est en train de construire, elles porteront une idée du monde. Parce qu'au programme qui va commander votre voiture autonome, il va falloir régler en amont le dilemme suivant : en cas d'accident inévitable, dois-je forcément protéger le conducteur ? Même s'il faut sacrifier un passant ? Et si ce passant est un vieux, je choisis de le sacrifier ? Impossible de laisser faire le hasard, l'informatique ne connaît pas le hasard. Bref, nous sommes dans une situation bizarre où la programmation informatique va nous obliger à régler des questions morales que la philosophie se pose depuis des siècles. Et, comme les philosophes ne comprennent rien à l'informatique, ce sont les informaticiens qui vont le faire. Ils ont déjà commencé. C’est ça la puissance du « faire » en informatique, et on a intérêt à s’y intéresser de très très près.