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Résumé

Chaque semaine, retrouvez la chronique de Xavier De La Porte. Aujourd'hui : la robotisation et les algorithmes passés au prisme du marxisme.

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Les robots qui menacent votre emploi ne ressemblent plus forcément à des robots...
Les robots qui menacent votre emploi ne ressemblent plus forcément à des robots...
© Reuters - Mike Blake

Vous allez évoquer ce matin une nouvelle angoisse, qui vient s’ajouter à toutes les autres….

Oui, et qui est en passe de devenir un nouveau marronnier : le fait que nous allons être remplacés par des robots dans l'exercice de notre métier. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il ne se passe pas une semaine sans qu'une nouvelle étude vienne nous annoncer, au pire que nous sommes obsolètes, au mieux que nous sommes menacés. La dernière en date provenait d'un cabinet de prospective professionnelle américain et dressait une liste des métiers voués à disparaître à plus ou moins long terme : couturier, tourneur-fraiseur, bijoutier, postier, fermier mais aussi grand reporter, tous ces métiers sont censés disparaître à un horizon guère lointain, une dizaine d’années. Il arrive que cette liste soit complétée par une autre liste, celle des métiers ayant déjà disparu (les gens qui remplaçaient les quilles dans les bowlings, les réveilleurs qui parcouraient les rues en tapant aux fenêtre de ceux qui le demandaient). La cause de ces disparitions est toujours la même : la technique. Horlogerie dans le cas du réveil, automatisation dans le cas du bowling et robots aujourd'hui.

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Une précision ici, quand on parle de robots de nos jours, on ne parle pas forcement de trucs en féraille avec des bras et des caméras à la place des yeux, on parle de programmes informatiques. C'est le cas par exemple des robots qui écrivent des articles. Ceux-ci sont de simples programmes informatiques qui produisent du texte et sont déjà largement utilisés dans la presse financière et la presse sportive (les robots collectent des informations chiffrées et les mettent en forme avec des modèles de phrases, produisant des compte-rendus lisibles par nous). Si vous pensez que vous ne lirez pas de tels articles de votre vivant, détrompez-vous, si vous êtes allé voir le résultat des dernières élections départementales dans votre département sur le site du Monde, vous avez lu un article rédigé par un robot, et vous ne l'avez pas remarqué.

Si des programmes sont capables d'écrire des articles, que ne seront-ils pas capables de faire comme métier ? Si des drones et tracteurs remplacent les agriculteurs, ce métier si terriblement humain, qu’allons-nous devenir ? La voilà l'angoisse terrible que la presse alimente avec une perverse et récurrente délectation....

Parce que pour vous, il n'y a pas de raison de s'angoisser....

Ca n'est pas ce que je dis. Sans doute que certains métiers ont du souci à se faire. Et dernièrement, parce que j'étais à l'hôtel et ai donc pu me livrer à mon activité favorite dans ces circonstances : c'est-à-dire regarder la télé au réveil. Je suis tombé sur un passionnant reportage d'Auto-Moto sur TF1 (quitte à regarder la télé le matin, autant aller au plus facile). Un reportage qui nous emmenait dans les usines Land-Rover en Angleterre. On sait que l'industrie automobile a été largement automatisé ces dernières décennies, mais les usines land-rovers étant toutes récentes (elles datent de 2012 je crois), c'est très impressionnant. Aucun être humain autour des chaînes de montages. Des hangars gigantesques remplis de bras articulés qui emboitent des pièces et vissent des boulons. Si ce n'est à un moment, où il s'agit de passer une sorte d'huile sur la carrosserie pour vérifier si les robots ont bien fait leur travail. Donc, oui, il y a des métiers déjà très automatisés et d’autres en passe de l’être.

Mais il est intéressant de constater que ce constat, parce qu'elle n'est plus seulement le fait des métiers manuels mais touche aujourd'hui aux métiers intellectuels, a changé de nature. Du rêve de la fin du travail, et d’une société du loisir où superviserait le robot dans les tâches ingrates, on est passé à l'angoisse de la disparition, et pas seulement dans des sociétés hantées touchées par le chômage. Partout, l’utopie est devenue une dystopie.

Oui car, au fond, on pourrait envisager avec bonheur où ce serait les robots qui travailleraient à notre place ?

Ca a longtemps été le cas, et ça ne l’est plus aujourd’hui. Dans son dernier et excellent livre, « Bureaucratie » (qui vient de sortir aux Liens qui libèrent) l'anthropologue américain David Graeber explique ce tournant et surtout, il explique pourquoi ce vieux rêve, qui date selon lui années 60 ne s’est pas réalisé.

Peut­être parce que les robots n'en sont pas capables....

Eh ben ce n'est pas l'hypothèse de Graeber. Si cela n'a pas eu lieu, ce n'est pas à cause de la technologie, mais pour des raisons très politiques. Et notamment parce que les capitalistes à la tête des entreprises ont bien lu Marx. En effet, le raisonnement de Marx est le suivant : valeurs et profits ne peuvent être tirés que du travail humain. Mais la concurrence oblige, pour réduire le coût de la main d 'œuvre, à mécaniser la production. Une solution avantageuse à court terme, et à la limite pour chaque entreprises individuellement. Mais pour l'ensemble du système, le taux de profit global diminue. Selon Graeber, c'est parce qu'ils ont cru, avec Marx, que le capitalisme était à terme menacé par la mécanisation, que les dirigeants ont choisi assez tôt de ne pas – et en dehors de certains secteurs – allouer trop de crédit de recherche à l'invention de l'usine robotisée, mais plutôt à délocaliser leurs usines dans des endroits à technologie peu avancée et forte densité de main d'oeuvre bon marché, comme la Chine naguère et la Vietnam et d'autres pays du sud aujourd'hui. La thèse de Graeber est séduisante et elle permet de répondre assez cyniquement à la question que vous posiez tout à l'heure : y a-t-­il des raisons de s'angoisser ?

Eh bien non, puisque tant que les capitalistes croiront en Marx, ils estimeront qu'ils ont besoin d'un prolétariat à exploiter, et préféreront donc des hommes aux machines et s’ils investissent dans des technologies, ce sont bien plutôt des technologies de contrôle du travail. Tout ça est bien paradoxal.

Mais après tout, un constat tout à fait pragamatique va dans le même sens. Parce que la pointe du capitalisme contemporain, c'est moins la robotosation que l'ubérisation, c'est­à­dire le recours à la technologie, mais une technologie légère (des applications sur smartphone, des algorithme pour gérer les données et les flux et des outils de contrôle du travail et du travailleur), une technologie qui sert à organiser d'une nouvelle manière la relation entre le client et le fournisseur de services, mais au final ceux qui travaillent ce sont les conducteurs de chez Uber, un sous­prolétariat local, surexploités (quand par exemple, Uber décide unilatéralement de baisser les prix de la course) mais en chair et en os. Et voilà donc encore un beau paradoxe : peut­être que nous n'avons rien à craindre des robots parce que nous sommes protégés par notre faiblesse