Manifestation pour le maintien des Zones d'Education Prioritaires, en 2006.
Manifestation pour le maintien des Zones d'Education Prioritaires, en 2006.
Manifestation pour le maintien des Zones d'Education Prioritaires, en 2006. ©AFP - Joel Saget
Manifestation pour le maintien des Zones d'Education Prioritaires, en 2006. ©AFP - Joel Saget
Manifestation pour le maintien des Zones d'Education Prioritaires, en 2006. ©AFP - Joel Saget
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Résumé

En 1981 la création des Zones d'éducation prioritaires, les ZEP, passe à peu près inaperçue. Puis une forme de consensus s'installe, jusqu'aux premières évaluations statistiques un peu critiques, qui dénoncent notamment l'effet repoussoir du label et l'absence de mixité. Décryptage avec Pierre Merle

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En publiant le 27 septembre un rapport à charge contre l'éducation prioritaire, décrite comme une source d'inégalités et non un remède, le Conseil national de l'évaluation scolaire a jeté un pavé - énorme - dans la mare de ce beaucoup appellent encore les "ZEP". Il y a deux ans, en 2014, les REP ou "réseaux d'éducation prioritaire" ont remplacé les ZEP, "zones d’éducation prioritaire”, qui avaient été créées officiellement en 1981. Les modalités ont évolué mais le principe d'origine demeure. Et c'est lui qui est aujourd'hui contesté.

Cette politique trouve explicitement sa source dans l'objectif de "discrimination positive", une expression dont s'emparait le ministère de l'Education et des Sciences dès 1967 avec un rapport priorisant l'idée de "favoriser les zones où les enfants vivent dans les conditions sociales les moins satisfaisantes".

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Deux ans plus tard, la revue "Inter-éducation", dans son numéro 9, citera ce rapport dans le tout premier article qui mentionne en France l'idée de "Zones d'éducation prioritaire". L'horizon du "donner plus à ceux qui ont moins" y figure déjà, qui perdure jusqu'à 1981, lorsque le gouvernement Mauroy, après la victoire de la Gauche et de François Mitterrand réactive l'idée en créant, par la circulaire du 9 juillet 1981, les premières "Zones d'éducation prioritaire". Entre temps, la politique dite du "Collège unique" (en 1975 et 1977) et la massification scolaire sont passées par là, mais aussi des expériences à l'étranger, comme le rappelle le sociologue Pierre Merle, parmi les premiers à travailler sur l'éducation prioritaire :

"Avant les ZEP, il y a Johnson aux Etats-Unis et son programme de Great Society dans les années 60, ou des tentatives similaires en Angleterre. La philosophie de l'éducation prioritaire, en France, n'a pas donné lieu à beaucoup de débat à ses débuts. Les principales critiques qu'on a entendu alors émanaient des habituels opposants à des pédagogies nouvelles qui étaient testées à travers ces dispositifs prioritaires. Ce sont les critiques du "pédagogisme" et d'enseignements jugés trop concrets par les tenants de l'école traditionnelle."

Des débuts consensuels

L'accueil politique se révèle en revanche plutôt consensuel. pour preuve : en arrivant au pouvoir en 1986 à la faveur de la première cohabitation, la droite ne détricote pas le dispositif initié par Alain Savary, qui concerne alors 8% des élèves de primaire et près de 10% au collège. L'idée d'inspiration bourdieusienne de discrimination positive, qui parie sur l''école pour corriger les inégalités sociales, a fait tâche d'huile. Dépassant largement l'audience de l'ouvrage Les Héritiers, que Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron avaient publié en 1964 qui avait largement irrigué les partisans du "donner plus à ceux qui ont moins".

Les archives radiophoniques racontent en creux le lancement en toute discrétion du dispositif, aussi bien que ce climat consensuel : entre 1981, date des premières ZEP, et 1984, date de la première émission radiophonique consacrée à l'éducation prioritaire, toutes chaînes confondues, on ne trouve aucune occurrence sur les ondes. Il faut attendre cette émission-débat du 22 mars 1984, diffusée dans "Les après-midi de France Culture", pour voir le phénomène émerger médiatiquement :

Les ZEP, première émission le 22/03/1984 dans "Les après-midi de France Culture"

35 min

"Changer le milieu extérieur"

L'inspectrice générale Catherine Moisan, qui pilote alors le projet depuis le ministère et consacrera une large part de sa carrière à l'éducation prioritaire, résumait en ces termes la promesse séminale :

"Bien sûr, c'est une priorité en moyens. C'est-à-dire qu'il y a plus d'enseignants dans ces zones, plus d'argent. Mais il y a aussi plus d'attention. Ca veut dire qu'on peut essayer de faire des efforts de formation des personnels, plus dans ces zones qu'ailleurs, et surtout ça veut dire aussi, essayer de faire collaborer autour de l'école les différents partenaires qui ont quelque chose à voir avec l'école. C'est-à-dire ne pas enfermer l'école dans son ghetto éducatif puisqu'on a constaté que les problèmes de réussite scolaire des enfants n'étaient pas seulement dus à l'école mais aussi à tout ce qu'il y avait à l'extérieur."

Pour le ministère, Catherine Moisan détaille la promesse des ZEP le 22/03/1984 sur France Culture

35 sec

Rétrospectivement, on peut être frappé par la place du territoire dans cette profession de foi, alors que l'enjeu de mixité sociale est aux abonnés absent. D'autant que le ministère n'est pas seul à porter l'idée d'un partenariat propre à modifier le contexte local : les enseignants eux-mêmes reprennent à leur compte l'idée de "changer le milieu extérieur", comme le dit cet enseignant interviewé en 1999 dans l'émission "Staccato" diffusée le 16 mars 1999 :

"Enseigner en zone difficile", Staccato le 16/03/1999 sur France Culture".

38 min

Aujourd'hui, le discours politique insiste sans doute moins sur la nécessité d'embarquer avec l'institution scolaire le tissu local.La mixité sociale, elle, est en revanche de bien des serments politiques. Pourtant, dans la pratique, Pierre Merle distingue toujours une intrication forte entre politique de la ville et éducation prioritaire. Quitte à y voir même un frein :

"L'idée que cette politique d'éducation prioritaire doit être convergente avec la politique de la ville n'a pas complètement disparu, même si elle est moins présente dans le discours politique. Elle reste présente dans son principe. C'est même un peu problématique car ce sont là deux politiques séparément très difficiles à mettre en oeuvre. On cumule en quelque sorte les difficultés."

L'éducation prioritaire, levier d'"acculturation" ?

Il apparaît peu probable qu'un responsable politique tienne aujourd'hui des propos aussi crus que ceux de Roger Fauroux qui évoquait en 1996 sur France Culture les problèmes de discipline de "ces enfants dans un état de non-culture ou de demie-sauvagerie". Dans cette archive d'il y a vingt ans, vous pouvez entendre l'ancien ministre de Michel Rocard, longtemps expert auprès du ministère de l'Education nationale et grand défenseur de l'éducation prioritaire, parier sur l'éducation prioritaire comme une politique "d'acculturation" :

Les ZEP et ces enfants "dans un état de non culture ou de demie-sauvagerie", Roger Fauroux le 23/09/1996

5 min

Mais il est vrai qu'aucune archive ou presque, en 35 ans de ZEP et REP, ne fait véritablement l'impasse sur la question de la violence de ces zones difficiles, à tout le moins dans les questions des journalistes. C'est saillant dès 1984 et le tout premier débat, lorsque la productrice Geneviève Ladoues demande à ses invités si l'école prioritaire n'est pas "le lycée des loubards". Réponse d'une prudence toute politique du recteur en studio ce jour-là :

"Les ZEP ne sont pas les lycées des loubards" : délinquance et éducation prioritaire, le 22/03/1984.

2 min

L'efficacité en question

Dans ce climat d'autant plus consensuel que le dispositif sera réactivé par la droite avec Gilles de Robien, ce n'est pas sur le terrain politique des principes que poindront les premières critiques. Mais plutôt sur un front académique, avec les premiers travaux sociologiques qui émergent au début des années 90, à l'instar d'une étude remarquée de Denis Meuret, en 1994.

Le titre de cette étude (que vous pouvez consulter ici) en dit déjà long sur l'évolution du regard : " L'efficacité de la politique des zones d'éducation prioritaire dans les collèges". C'est le début de l'idée d'un objectif de résultats, après plus de dix ans sans souci d'évaluation. Meuret interroge notamment l'efficacité du dispositif, qui se signale déjà par quelques constantes :

  • moins d'élèves par classe
  • des décharges d'horaires pour les enseignants
  • quelques moyens pour les établissements labellisés

Un peu plus tard, quelques autres et Pierre Merle interrogeront à leur tour l'éducation prioritaire, et notamment ses effets pervers en termes de mixité sociale. En publiant par exemple La ségrégation scolaire en 2012 à La Découverte, Merle pointait notamment l'effet repoussoir du label "éducation prioritaire". Un repoussoir attesté par les chiffres : un collégien sur cinq parmi ceux inscrits en zone d'éducation prioritaire cherche à transgresser la carte scolaire, alors que la proportion n'est que de un sur dix pour le reste du territoire.

Le sociologue à souligné il y a déjà plusieurs années combien le turnover des enseignants des zones ZEP puis REP est un frein à la vertu du système : plus d'un tiers demande une mutation à la fin de l'année scolaire, entravant largement toute velléité de projet pédagogique. Ces mêmes enseignants sont également plus jeunes, souvent débutants et moins armés pédagogiquement. Des sociologues de l'éducation y voient autant d'explications au fait qu'ils renoncent parfois à certaines pédagogies qui vertueuses, de celles qui permettraient justement un rattrapage de niveau propre à la discrimination positive.

Merle souligne également l'incongruité du maillage : certains quartiers labellisés ZUS pour "zone urbaine sensible" ne sont pas rattachés des collèges éducation prioritaire... alors qu'une majorité d'élèves scolarisés dans des établissements REP ne vivent pas dans des quartiers ZUS -"des réalités poreuses qui évoluent fortement dans le temps et l'espace", peu compatibles avec les labellisations administrative.

Ambivalence... et refondation

Depuis les années 2000, l'ambivalence s'est ainsi installée : d'un côté, les parents sont souvent mobilisés contre la sortie d'un établissement du dispositif d'éducation prioritaire... et de l'autre, une large part d'entre eux tente d'y échapper. Depuis le passage aux REP en 2014 et ce qu'on appelle la refondation de l' éducation prioritaire, des aménagements ont toutefois eu lieu. Certaines mesures devraient permettre d'enrayer la spirale contre-productive à quoi l'éducation prioritaire semblait être abonnée. Pierre Merle cite notamment :

  • la décharge d'horaire d'1h30 hebdomadaire pour les enseignants de REP+ en niveau collège (qui pourrait ralentir le turnover)
  • les freins au debridage de la carte scolaire à coups d'options linguistiques qui disparaissent et d'une motivation "autre motifs" à quoi la plupart des parents avaient recours pour justifier la sortie d'une REP de leur progéniture

Pourtant parmi les premiers contradicteurs du système au regard de ses effets pervers, Merle a ainsi accueilli avec circonspection le rapport du Cnesco publié mardi 27 septembre.

Un bilan daté

En pointant effets de bords et dévoiements, ce rapport s'inscrit certes dans la veine des travaux de sociologie critique publies depuis dix ans. Mais Pierre Merle le lit justement avec distance : pour lui, c'est en quelque sorte le bilan qu'on aurait pu dresser il y a... trois ans. Comprendre : avant la refondation et les récentes mesures pour rectifier absurdités ou détournements. À ses yeux, c'est même carrément la crédibilité scientifique de ce rapport qui pose aujourd'hui question : il serait trop tôt pour évaluer les nouveaux dispositifs sous un regard statistique.

Archives INA - Radio France

Recherche documentaire d'Annelise Signoret, de la Documentation de Radio France.