Eurêka !
Eurêka ! ©Getty - Teera Konakan
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Et si nous imaginions l’imaginaire des scientifiques tel un feu ouvrant de nouvelles pistes ?

C’est une banalité de dire que l’imaginaire est à la source de la créativité artistique. Il est moins fréquent de le dire à propos de la créativité scientifique. La science est en effet souvent présentée comme un monstre froid capable d’exorciser l’imaginaire, lui-même présenté comme une scorie encombrante qui viendrait troubler la raison et souiller les meilleures intentions. La réalité est pourtant tout autre. Quelle que soit la définition qu’on lui donne, l’imaginaire des scientifiques n’est pas une fumée qui viendrait brouiller le jeu, mais un feu qui ouvre de nouvelles pistes.

La raison scientifique et l’imagination, un couple qui fonctionne

Ainsi que l’a bien montré Gaston Bachelard, la raison scientifique et l’imagination, poétique ou autre, agissent toujours de conserve. Elles ont en commun de mettre l’esprit en branle, d’ouvrir des espaces, de ne pas se satisfaire des évidences premières, et surtout de se défier du sens commun. Elles se conjuguent en somme comme la voile et la dérive d’une embarcation : chacun d’elles, si on la met en œuvre isolément, ne permet pas d’avancer, mais actionnées ensemble, elles impriment une progression.

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Henri Poincaré et le fameux eurêka silencieux

Revenons sur un cas très célèbre, celui du mathématicien, Henri Poincaré. Dans le cadre de ses travaux en géométrie algébrique, il découvre les fonctions dites "fuchsiennes", d’autres dites "kleiniennes". Ce sont des fonctions qui sont associées à des équations automorphes. Poincaré a eu à cette occasion un eurêka silencieux, qu’il a raconté en détail par la suite lors d’une conférence donnée à la Société Française de Psychologie.

Il explique que depuis plusieurs semaines, il travaille à l’élaboration et à la compréhension de ces fameuses fonctions fuchsiennes et kleiniennes. Son esprit est très agité, d’autant qu’un soir, contrairement à son habitude, il prend du café noir et ne parvient pas à s’endormir. Les idées surgissent en foule dans sa tête, il a du mal à faire le tri, obtient quelques résultats mais bute sur des difficultés qui lui paraissent insurmontables. Puis, dans l’idée de se changer les idées, il quitte Caen où il habite pour prendre part à une course géologique organisée par l’Ecole des Mines. Il raconte alors les choses ainsi :

Les péripéties du voyage me firent oublier mes travaux mathématiques ; arrivés à Coutances, nous montâmes dans un omnibus pour je ne sais quelle promenade ; au moment où je mettais les pieds sur le marchepied, l’idée me vint, sans que rien dans mes pensées antérieures parût m’y avoir préparé, que les transformations dont j’avais fait usage pour définir les fonctions fuchsiennes étaient identiques à celles de la géométrie non euclidienne. Je ne fis pas la vérification ; je n’en aurais pas eu le temps, puisque, à peine assis dans l’omnibus, je repris la conversation commencée, mais j’eus tout de suite une entière certitude. De retour à Caen, je vérifiai le résultat à tête reposée pour l’acquit de ma conscience. […]. Ce qui frappera tout d’abord, ce sont ces apparences d’illumination subite, signes manifestes d’un long travail inconscient antérieur. Le rôle de ce travail inconscient dans l’invention mathématique me paraît incontestable [1].

L’inconscient dont parle Poincaré

L’inconscient dont parle ici Poincaré est sans doute différent de celui dont parle Freud. Il se présente comme une sorte de magma, de mélangeur, dans lequel s’agitent en permanence des idées atomiques et disparates qui, de temps à autre, percolent dans la conscience. Le créateur est celui qui sait les saisir, puis les associer et les ordonner. L’inconscient dont parle ici Poincaré est sans doute différent de celui dont parle Freud. Il se présente comme une sorte de magma, de mélangeur, dans lequel s’agitent en permanence des idées atomiques et disparates qui, de temps à autre, percolent dans la conscience. (...)

[1] Henri POINCARÉ , Science et méthode, Paris, Flammarion,1908, p. 51.

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