"Pas facile, j'hésite"
"Pas facile, j'hésite" ©Getty - Yagi Studio
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L’idée de République et la notion de connaissance intriquées l’une et l’autre dans un même idéal d’universalité ?

La connaissance scientifique a ceci de républicain qu’elle est "affaire publique". La République, à défaut d’être elle-même savante, accorde aux connaissances une valeur propre, une valeur spécifique, une valeur qu’elles possèdent du seul fait qu’elles sont des connaissances. À ce titre, toute connaissance doit pouvoir être connue de tous, au moins en principe : ni le théorème de Pythagore, ni le second principe de la thermodynamique, ni la formule E = mc2, ni le boson de Higgs n’appartiennent à quelqu’un en particulier.

La science n’est pas si facile à partager

L’idée de République et la notion de connaissance sont comme intriquées, l’une et l’autre tangentant le même idéal d’universalité. Leur lien se trouve de surcroît renforcé par ce que Henri Bergson appelait la "politesse de l’esprit", cette sorte de souplesse intellectuelle qui rapproche les humains et leur permet de s’épanouir en un "monde commun". Mais il y a un problème : la science n’est pas si facile à partager. De multiples causes, certainement toutes fondées, sont régulièrement avancées pour expliquer cette difficulté. De plus, aujourd’hui, à force de fabriquer de la fugacité, à force de promouvoir la vétille comme épopée du genre humain, les formes modernes de la communication se transforment souvent en une vaste polyphonie de l’insignifiance. Dès lors, tout travail de discernement, de clarification, de transmission de ce qui est complexe, relève quasiment de l’héroïsme. "Aucune pensée n’est immunisée contre les risques de la communication", disait en son temps [Theodor W. Adorno.](Theodor Adorno.)

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De surcroît, lorsqu’il s’agit d’expliquer la science, nous ne sommes guère aidés par le fait que l’un des espoirs des philosophes des Lumières a été cruellement déçu. Si, au moment de concevoir leur Encyclopédie, Diderot ou d’Alembert ont choisi d’y insérer de très nombreuses planches et illustrations expliquant en détail le fonctionnement d’une multitude d’objets techniques, c’est en vertu d’un principe qui leur semblait aller de soi : les objets techniques, en devenant visibles, familiers, seraient implicitement vecteur de connaissances scientifiques ; plus nous nous frotterons à eux dans la vie quotidienne, pensaient-ils, mieux nous connaîtrons et comprendrons les principes scientifiques qui les ont rendus possibles.

Quand l'ignorance ne fait hélas plus trembler d’angoisse

Certes, il y eut sans doute une époque où les hommes cultivés pouvaient comprendre tous les outils et toutes les machines qui les entouraient, mais les Encyclopédistes n’avaient pas anticipé une autre réalité qui, au fil du temps, allait peu à peu s’imposer : plus un objet technologique est complexe, plus son usage tend à se simplifier. Ainsi, presqu’aucun d’entre nous ne saurait dire comment fonctionnent un ordinateur ou un téléphone portable, ce qui ne nous empêche nullement de nous en servir sans avoir besoin de consulter la moindre notice et sans que notre ignorance ne nous fasse trembler d’angoisse. Ainsi certains objets techniques, à la fois familiers et extraordinairement complexes, en viennent-ils à masquer ou à marginaliser les connaissances scientifiques dont ils sont pourtant les conséquences. Ces connaissances sont alors perçues comme pratiquement inutiles.

Plusieurs classements internationaux montrent qu’il y a un décrochage de notre pays dans la maîtrise des connaissances mathématiques et scientifiques, notamment dans la population jeune. En 2021, un test a été réalisé auprès des élèves entrant en sixième. Il leur était demandé de placer la fraction "un demi" sur une ligne graduée allant de 0 à 5 : seuls 22 % d’entre eux y sont parvenus. Mais cela n’empêche nullement ceux qui n’ont pas réussi ce test d’être aussi habiles que leurs camarades à utiliser toutes les fonctions de leur smartphone… N’y a-t-il pas là matière à réfléchir ?

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