Quand ça change, qu'est-ce qui ne change pas ?

Si je coupe, ça change ou ça ne change pas ?
Si je coupe, ça change ou ça ne change pas ? ©Getty - Catherine Falls Com.
Si je coupe, ça change ou ça ne change pas ? ©Getty - Catherine Falls Com.
Si je coupe, ça change ou ça ne change pas ? ©Getty - Catherine Falls Com.
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Une chose x ne peut changer que si, en elle, "quelque chose" ne change pas, et c’est parce que ce quelque chose ne change pas qu’on peut dire de x qu’il change. Vous saisissez ?

C’est clair : nous voyons que des choses "changent". Autour de nous, bien sûr, mais aussi en nous. La notion de changement semble relever de l’évidence. Elle constitue pourtant une authentique difficulté, repérée dès l’Antiquité grecque, il y a plus de deux millénaires et demi. Pourquoi ? Parce que de deux choses l’une : ou bien l’être ou l’objet particulier dont on dit qu’il change demeure un et le même, et alors il n’a pas changé ; ou bien il a vraiment changé, et alors il n’est plus un et le même. Apparaît ainsi une contradiction entre l’identité "de soi à soi" et la notion de changement.

Cette notion de changement qui semble relever de l’évidence

Si l’on admet le principe de la nécessité de l’identité "de soi à soi", alors, si un être ou un objet particulier, disons x, est nécessairement identique à lui-même, alors il ne peut en toute rigueur changer, puisqu’alors il cesserait d’être x. Cette manière de penser conduit à admettre qu’il n’y a pas de sens à parler de changement : celui-ci est au mieux une illusion, une apparence qui se jouerait de nous, au pire une absurdité. Si au contraire on prend au sérieux l’idée même de changement, alors changer, c’est, par définition, devenir différent et, par conséquent, ne plus être identique à soi-même ; si x change, c’est qu’il cesse d’être x. Il n’y aurait pas de sens à parler d’être ou d’objet particulier qui seraient strictement persistants dès lors qu’ils sont soumis au devenir. Résumons le paradoxe : soit nous acceptons le principe d’identité de soi à soi, et nous devons alors refuser l’idée de changement ; soit nous acceptons le changement, et nous devons alors refuser le principe d’identité de soi à soi.

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Mais à cette contradiction logique entre changement et identité est venue s’opposer l’idée selon laquelle les êtres ou les objets particuliers peuvent persister dans le changement ou, si l’on préfère, changer sans perdre toute leur identité : nous estimons, sans plonger aussitôt dans les affres du doute, qu’une chose particulière peut subir certains changements, c’est-à-dire ne plus être la même, tout en demeurant elle-même. Karl Popper a illustré cela concrètement : "On peut dire qu’une feuille d’arbre verte change lorsqu’elle devient brune, mais on n’affirme pas qu’une feuille verte change si on lui substitue une feuille brune. Le devenir présente cette caractéristique essentielle que la chose soumise au changement conserve son identité à travers ce changement. Et cependant, elle doit devenir autre : de verte qu’elle était, elle devient brune, d’humide elle devient sèche ; elle était chaude, la voici froide (1)"

Changer, c’est être soi autrement

Changer, ce n’est donc pas être remplacé, ce n’est pas cesser d’être soi, c’est être soi autrement. Cette conviction foncière d’une identité qui perdure dans et malgré le changement se nourrit de notre expérience quotidienne, et constitue la trame de notre rapport ordinaire au devenir : ce gros chat qui ronronne paisiblement sous la lampe est bien le même animal que ce chaton effrayé qui traînait dans la rue, et qui depuis s’est épanoui ; cette bicyclette rouge, c’est celle qui, autrefois, était bleue ; la même, qui a été repeinte en rouge. Nous parvenons donc à comprendre le changement, mais à la condition – extraordinaire si l’on veut bien si arrêter - de considérer que le sujet du verbe changer, cela qui change, c’est ce qui ne change pas au cours du changement. Fascinante conclusion, au demeurant : une chose x ne peut changer que si, en elle, "quelque chose" ne change pas, et c’est parce que ce "quelque chose" ne change pas qu’on peut dire de x qu’il change… À la fin, on a toujours affaire à x. Il a changé, certes, mais il n’est pas devenu y, il n’a pas été remplacé, il a conservé son identité. (...)

(1). Karl R. Popper, Conjectures et réfutations. La croissance du savoir scientifique, Paris, Payot, 1994, p. 219.

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