Le temps a-t-il vraiment une tête de fleuve ?

Le temps passe
Le temps passe - Raquel Arocena Torres
Le temps passe - Raquel Arocena Torres
Le temps passe - Raquel Arocena Torres
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Est-ce le temps qui nous emporte ou nous qui le voyons passer ?

Certaines analogies se sont incrustées dans le langage ordinaire, au point de porter, voire d’emporter, notre façon de penser. Il en est ainsi de la métaphore du fleuve qui irrigue la plupart de nos représentations du temps.

Avec pareille image, ancestrale, éloquente, il s’agit de se montrer prudent : elle pourrait charrier toute une série de propriétés implicites, devenues si solidaires de nos représentations du temps que nous oublions de les questionner. Il convient de débusquer ces "a priori clandestins". Pas par souci maniaque, ni pour ergoter, mais par crainte qu’ils nous abusent. Car il se pourrait bien que ces a priori soient indéniablement des attributs du fleuve, mais pas du tout des attributs du temps. Mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du fleuve.

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Le temps s’écoule-t-il par rapport à quelque chose ?

Puisque nous admettons implicitement que le temps est tel un fleuve, creusons la métaphore. L’image du fleuve sous-entend qu’il y a un "lit" dans lequel celui-ci s’écoule. Transposons alors la question : Dans quoi le fleuve-temps s’écoule-t-il ? Sournoisement, l’idée d’écoulement vient habiller le temps d’une sorte de "hors-temps", car pour dire l’écoulement d’une chose, il faut imaginer une autre chose qui ne s’écoule pas dans laquelle la première chose s’écoule : en l’occurrence, s’agissant du temps, l’idée d’écoulement postule implicitement l’existence de quelque réalité dans laquelle il passerait et qui, elle, ne s’écoulerait pas. Curieusement, le temps se retrouve ainsi rivé à son contraire.

Ainsi, chemin faisant, notre analogie nous conduit à déduire que quelque chose échappe au temps : ce quelque chose, c’est ce dans quoi il s’écoule. L’affaire est d’autant plus troublante que la perspective pourrait changer si l’observateur, au lieu d’être posté sur la berge du fleuve-temps, se laissait glisser en barque au fil de l’eau. L’eau serait alors pour lui un présent immobile, sempiternel, et ce sont les paysages traversés qui se dérouleraient sous ses yeux. Le passage du temps, ou le temps s’écoulant, serait donc une question de point de vue, de référentiel :

Est-ce le temps qui nous emporte ou nous qui le voyons passer ?

La métaphore évoque surtout le point de vue de celui qui se tient sur le rivage et ne participe pas au mouvement du fleuve-temps. Que nous dit la physique à ce propos ? Surprise… elle demeure, elle aussi, ambiguë : elle ne corrobore ni n’exclut l’idée d’un "hors-temps" au sein duquel le temps passerait. Tout dépend en effet de la façon d’interpréter ses divers formalismes. Considérons la théorie de la relativité restreinte. Elle met en scène un espace-temps à quatre dimensions (trois d’espace, une de temps), substrat de l’univers, a priori privé de tout flux temporel. Dès lors, comment rendre compte du passage du temps ? Le physicien, Hermann Weyl l’envisageaient déjà comme directement lié à notre trajectoire dans l’espace-temps. En somme, c’est notre propre mouvement qui temporaliserait l’espace-temps.

Notre trajectoire serait à l’origine du sentiment que nous avons que le temps passe : le temps ne passerait pas de lui-même, nous le ferions passer en circulant dans l’espace-temps. Tout aurait donc été là, sans distinction, ce que nous nommons le passé, le présent et l’avenir, reliés en une espèce de réalité dépourvue de temporalité que nous découvririons pas à pas. L’espace-temps n’aurait pas de temporalité proprement dite, mais nous, les "observateurs", nous lui en attribuerions une du fait de notre propre dynamique. Selon cette interprétation, le temps paraîtrait s’écouler au sein d’un hors-temps qui ne serait autre que l’espace-temps lui-même. Mais d’autres physiciens considèrent au contraire qu’il n’y a pas d’extériorité au temps, que tout est dans le temps – rien qui n’existerait hors de lui. (...)

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